La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
L’homme fut sifflé et le cadavre du brave taureau acclamé. Espartaco vint ensuite.
— Il te ressemble, dit Lady M. Mais tu es plus beau que lui. Toi aussi, lorsque je t’ai connu, tu portais un petit chignon derrière la tête. Quelle idée sotte pour un plagiste !
— Vous me l’avez coupé, dit-il en souriant.
Il se rappelait ce curieux cérémonial dans son studio. Elle se tenait plaquée à lui et rassemblait dans sa main la grosse mèche de cheveux qui l’irritait pour la sectionner d’un seul coup rageur.
Espartaco se tenait seul sur la piste. Les monos savios avaient ôté le sang répandu par le précédent taureau dans ces petites bassines de cuir qu’on ne voit qu’en Espagne. Le torero ressemblait à un étudiant déguisé. Moulé dans son costume de lumière, il paraissait attentif et réservé. A la sonnerie, un monstre noir aux testicules énormes jaillit du toril, marqua un temps d’arrêt, éberlué par la lumière, la grande étendue blonde et la foule vociférante ; puis il aperçut le toréador qui l’attendait, sa cape violette doublée d’or en mains, et fonça sur lui avec la fureur imbécile qui causerait sa propre perte. Espartaco entreprit alors une série de passes saluées par les olé des spectateurs. Ce presque adolescent prenait un plaisir indicible à affronter la masse noire. Son bonheur était communicatif et chacun se sentait étroitement concerné.
— Il est grandiose ! s’extasiait Milady.
« Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! il est encore plus téméraire que Pépé Luis, ce torero que je m’étais octroyé à Mexico. Il avait fait frémir la foule et estoqué ses deux bêtes sans coup férir. Avant la fin de la corrida, je l’attendais devant le petit bus chargé de reconduire les matadors à leur hôtel. Je lui ai demandé un autographe en le fixant comme je savais fixer un homme alors. Dieu, le regard qu’il m’a rendu ! Oh ! la mouillance ! Volontiers, senora. Où dois-je écrire ? Et moi ! Vous ne savez pas, Seigneur ? Si, bien sûr : Vous savez. Mais enfin Vous n’êtes pas obligé de mémoriser toutes nos conneries. Moi, donc, de lui répondre : Sur mon ventre ! Il n’a pas sourcillé étant aussi brave devant la femelle que devant le taureau : En ce cas accompagnez-moi à mon hôtel ! Cela dit, ça n’a pas été aussi grandiose au lit que dans l’arène ; on ne peut avoir tous les dons ! »
La foule se mit à hurler de peur. Une corne du taureau venait d’embrocher la cape d’Espartaco qui lui fut arrachée des mains. Il s’élança pour la retenir, à ce même moment, le taureau le chargea. A cause de l’étoffe qui flottait entre l’animal et l’homme, il y eut deux secondes de confusion. Le taureau donna un coup de corne dans la poitrine du jeune torero, déchirant son gilet brodé. Espartaco eut le réflexe de courir pour échapper à la furia de son adversaire… Il fit quelques pas, réalisa tout à coup qu’il fuyait et son sens de l’honneur le stoppa. Il refit face à la bête en dansant sur place comme un tennisman à l’échauffement pour « citer le fauve à comparaître ».
— Regarde, petit d’homme ! Regarde bien ! s’écria Milady. C’est cela le courage, exactement cela. Dans un premier temps il est touché, désarmé, alors il tourne les talons pour s’éloigner de la mort. Mais illico il réalise. Il se dit : « Quoi ! J’ai peur ! Moi, Espartaco ! Alors il se retourne et nargue le taureau. Il a dominé son réflexe humain, ce gentil kamikaze. Le voilà prêt à mourir et à faire mourir parce qu’il lui arrive la plus sainte des réactions : il est en colère. Souviens-toi toujours du petit Espartaco, Lambert. C’est un homme ! Sache te mettre en colère quand il le faudra. Maintenant, regarde bien la suite des événements… Les picadores vont entrer mais Espartaco ôtera très vite son chapeau pour demander à la présidence d’abréger le supplice du pique. Il refuse qu’on affaiblisse trop son monstre. Il veut conclure par un tête-à-tête dangereux.
Tout se déroula comme Milady l’avait annoncé. Après la prestation (elle aussi abrégée) des banderilleros, Espartaco se joua du taureau, allant jusqu’à jeter l’épée et la muleta pour s’agenouiller dos à lui dans le sable ; puis il baisa une corne de la bête qu’il paraissait hypnotiser. Lorsqu’il jugea venue la minute de vérité, il se hissa sur la pointe des pieds, tout son corps cambré dans une posture de danseur et plongea l’épée de mort jusqu’au pommeau dans le noir pelage. Le public trépigna. Espartaco resta planté devant le taureau titubant.
— Meurs ! Meurs ! lui disait-il d’une voix inexorable. Le taureau mourut et le jeune matador se mit à danser de joie.
— Maintenant rentrons, dit la vieille, c’était trop beau, personne, pas même lui, ne saura faire mieux.
Comme ils descendaient de la voiture, la femme de chambre se précipita sur Lady M.
— Madame, dit-elle, je suis très inquiète, M. Pompilius est enfermé dans sa chambre et ne répond plus quand je l’appelle.
— Il commence à m’échauffer les oreilles avec ses simagrées, ragea Lady M. Nous allons déloger ce vieux de son trou. S’il ne répond toujours pas, qu’on enfonce la porte ; vous m’entendez, Hung ?
— Bien, Madame.
— Je vais procéder moi-même aux sommations d’usage, décida Milady.
Ils gravirent tous les quatre l’escalier, lentement à cause de Lady M. qui grimpait la première. Quand elle atteignit la porte du Roumain, elle appliqua son oreille contre elle pour écouter, puis s’efforça de regarder par le trou de la serrure ; mais la clé qui s’y trouvait obstruait complètement celui-ci. Lambert glissa l’affiche gadget sous le panneau de bois, espérant désamorcer la rage du Roumain. Mais celui-ci ne réagit pas. Milady s’emporta :
— Pompilius ! C’est moi. Cessez vos pitoyables clowneries sinon nous allons enfoncer la porte et vous aurez l’air d’un con !
Personne ne se manifestant, elle fit un signe de tête au Philippin. Seulement, Hung était trop chétif pour la porte épaisse. Rien ne se passa quand il donna un coup d’épaule. Lambert l’écarta de la main, prit son élan et fonça. La porte s’ouvrit violemment et, dans son rush, il s’en fut heurter le cadavre de Pompilius qui s’était pendu à la place du lustre.
Deuxième partie.
La pensionnaire
New York
Quand le service du repas fut terminé, les hôtesses distribuèrent des couvertures légères à qui en désirait. Milady en avait déjà réclamé une car elle était frileuse en avion. Elle exigea de surcroît un bandeau, les lumières, bien que considérablement réduites, l’empêchant de dormir. Elle abaissa son siège au maximum, ce qui fit grommeler le passager placé derrière elle, puis elle s’empara de la main de Lambert et la pressa très fort dans ses serres d’oiseau.
— Je suis bien, fit-elle, comme elle lui avait déclaré aux arènes.
Avec le bandeau brun, elle ressemblait à quelque créature pour film d’épouvante.
Elle ajouta :
— Sois ma force !
Au bout d’un instant, sa respiration se fit régulière et il crut qu’elle dormait déjà.
« Je n’ai pas sommeil, Seigneur ; je veux savourer en toute plénitude le bonheur de voyager seule avec mon tendre amour. Vous m’épatez à force de trop de bontés infinies, Seigneur. Voilà que nous étions en grand danger à cause de cette chierie de bordel à cul de diadème de mes pauvres fesses déglinguées et Vous nous avez sauvés. Cette épave de Pompilius m’était devenue insupportable, et Vous l’avez rappelée à Vous en exprès ! Ma joie, quand j’ai aperçu cette vieille andouille en train de pendre lamentablement au plafond ! Il ne lui manquait plus que ça ! Un diplomate, choisir ce suicide de valet de ferme ; c’est à se claquer les cuisses ! Sur l’instant, je n’ai pas osé y croire. Je me suis dit : « Il nous fait une farce ! » Mais Vous avez vu ? Raide ! Des heures qu’il était mort, le brave gâteux. Je me figurais que tous les pendus bandaient, Seigneur ! Subrepticement, j’ai palpé sa braguette. Molle ! Il n’y avait plus que cela de flasque dans sa personne. Ne doivent triquer que les pendus qui en avaient l’habitude de leur vivant. Ce qui m’a le plus surprise, c’est son air con, à Pompilius. C’était cependant un garçon intelligent. D’un esprit classique, certes, mais enfin il pouvait comprendre beaucoup de choses. Sa mort est tombée à pic pour l’affaire Mouley Driz. Voilà un suicide opportun. En se supprimant, il semble s’avouer coupable. Conclusion, Marbella ne m’est pas fermé et, notre coup de New York accompli, nous pourrons y retourner sans arrière-pensée. Je bazarderai l’appartement de Paris où je vais de moins en moins. Par contre, je conserverai la propriété de Suisse. Je suis domiciliée dans ce merveilleux pays et je tiens à conserver mon statut de résidente. Seigneur, je vais profiter de ce long temps mort du voyage pour prier. Jusqu’ici, avec ces tracasseries policières, ces funérailles, auxquelles je me suis bien gardée d’assister, mon âme était indisponible. Le peu de famille restant à Pompilius se trouvant en Roumanie, je n’ai pas eu à subir d’hypocrites visites. On leur serre la vis, là-bas et c’est bien fait pour leurs culs. Bon, qu’aimeriez-Vous que je Vous récite, Seigneur ? Le classique Notre Père ? Un peu bateau, non ? Le catholique n’a que cette prière-là à la bouche ! Il décide d’élever son âme ? Poum : Notre Père ! Ce qu’on pouvait se marrer avec les copains du catéchisme ; Vous ne nous en voulez plus, j’espère ? Il y a prescription, depuis le temps. C’était au garnement qui balancerait le calembour le plus gland : notre père qui êtes soucieux ; notre père qui êtes odieux, notre père qui êtes au pieu ! On est bête à cet âge, on ne se rend pas compte de la portée. Le blasphème n’a pas d’importance. Dans le fond, c’est cela l’innocence, non ? Ou je me goure ? Bon, je m’écarte du sujet, Seigneur. Lorsque nous sommes en intimité, ma pensée s’étale. Je me sens si bien avec Vous, presque aussi bien qu’avec Lambert ; sauf que lui, j’ai toujours envie de lui lécher la bite. C’est bien une idée fixe, hein ? Dites, ça fait une paie que je ne Vous ai pas balancé un « Je crois en Dieu » ? C’est coton ; je ne sais pas si je vais m’en souvenir. Notez que je ne pense pas que Vous préfériez les oraisons récitées au rasoir, comme un poème, aux véritables prières qui sont improvisées et résultent d’un élan spirituel. Les litanies (du docteur Gustin, ajoutions-nous, diablotins que nous étions) Vous cassent les noix, Seigneur, presque autant qu’à nous. Mais nous devons faire pénitence. Vous parler est un bonheur, prier un pensum. N’importe, ouvrez Vos oreilles : « Je crois en Dieu, le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre et en son fils unique, Notre Seigneur, qui a été conçu par le Saint Esprit, est né de la Vierge Marie… » Jusque-là ça boume, mais c’est après que je me mélange les pinceaux. Attendez : il est question de Ponce Pilate, hein ? »