La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
« Seigneur, Vous savez qui il me rappelle ? Cherchez bien ! Oui, Seigneur : le commandant Muzeau du Ville-de-Brest. Il était devenu mon amant au cours de la traversée Le Havre-La Corogne. Je me suis vite aperçue que mes fesses l’intéressaient moins que mes dessous. Il m’astiquait par politesse, mais se goinfrait de ma lingerie, y enfouissant sa figure, la respirant, la mâchouillant, l’enroulant autour de son pénis de marin. Pour ce navigateur, la volupté c’était, avant tout, cela : de l’étoffe, des culottes, des soutiens-gorge, des combinaisons, des porte-jarretelles ! Un jour que je me trouvais dans sa cabine et où on l’avait appelé d’urgence, je fouillai sa commode, poussée par une méprisable curiosité que Vous avez bien voulu me pardonner, Seigneur, et je Vous en remercie. J’y trouvai, Vous Vous souvenez quoi ? Une culotte, oui, gagné ! Mais une culotte de french cancan comme en portait ma grand-mère à moi, ce qui ne Vous rajeunit pas ! Elle était dans un drôle d’état ! Raide de foutre séché, Seigneur ! Ô combien de marins, combien de capitaines… Les gens de mer ont leurs fantasmes comme les autres, que voulez-vous ! »
Lady M. se dressa et s’approcha du téléphone après avoir sorti un petit carnet de son sac.
— Que je te dise, Lambert d’amour, lorsque tu notes des numéros téléphoniques qui risquent de devenir compromettants, prends un code mais ne les inscris jamais en direct. Mon truc à moi, par exemple, c’est d’ajouter un point à chaque chiffre. De la sorte le 1 devient 2, le 2 devient 3, ainsi de suite, jusqu’au 0 qui devient 1.
Elle consulta l’opuscule consacré aux réseaux internationaux, puis, tenant son carnet ouvert devant elle, se mit à taper un numéro sur le cadran. Ses lèvres remuaient à vide et elle paraissait soucieuse.
La communication ne passa pas du premier coup et elle dut recomposer son appel. Enfin, une sonnerie retentit, qui fut perceptible par Lambert. Au bout d’un temps assez long, une voix d’homme, épaisse comme un raclement de gorge, répondit.
— Silvio ? demanda Lady M. C’est moi !
Elle ne dit pas qui elle était, mais son interlocuteur devait connaître sa voix. Elle enchaîna :
— Je suis en place, Silvio. La date est confirmée ?… Parfait ! Tu sais qui se chargera de l’opération ?… Répète…
Milady se concentra, fermant les yeux. Il était clair qu’on venait de lui citer un nom qu’elle s’efforçait d’apprendre par cœur.
Lorsqu’elle fut sûre de l’avoir mémorisé, elle demanda :
— Et il est comment ?
On lui fournit une description qu’elle écouta religieusement.
— A la joue droite ou à la gauche ? demanda-t-elle seulement.
Elle fit « Hmm, OK » lorsque la réponse lui fut fournie.
— Les porte-flingues de couverture, tu ne les connais pas ? Ils seront désignés à la dernière minute ? Ouais, toujours aussi prudents, tes potes, vieux voyou !
Elle écouta encore puis déclara :
— Après ce bigntz, j’irai probablement faire un petit tour dans ton patelin ; l’Italie me manque d’autant plus que je suis amoureuse, figure-toi ! Oui, monsieur… Son âge ?
Elle eut un rire canaille :
— Vingt-cinq balais, môssieur. Et il m’aime ! Pas vrai, petit d’homme que tu m’aimes ?
Lambert qui achevait de vider sa propre valise lui envoya un baiser.
— Confirmé, fit Milady : il m’aime ; Tchao, Silvio.
Elle raccrocha.
— C’était Silvio Ban ? demanda Lambert.
Sa question parut la surprendre.
— Comment le sais-tu ?
— Vous m’avez parlé de lui à Marbella : Silvio Ban, un crack de la Mafia écarté du pouvoir à cause de son âge et qui désire se venger.
Une expression d’incrédulité continuait d’habiter la physionomie de Lady M.
— Moi, je t’ai dit cela, petit d’homme ?
— Comment le saurais-je, sinon ?
— Evidemment. Je ne me rappelle plus t’en avoir parlé.
Elle hocha la tête et ajouta en tapotant sa tempe :
— Les neurones fichent le camp, là-dedans ; peut-être deviendrai-je gâteuse un jour… Tu me laisseras quand je serai gaga ?
— Jamais ! Vous ne comprenez donc pas que nous deux c’est plus qu’une affaire de sentiment, c’est…
Il chercha un mot approprié, n’en trouva pas qui convînt vraiment et lâcha néanmoins :
— C’est une fatalité, Milady.
— Oui, admit-elle, une somptueuse fatalité !
Il la considéra avec une vibrante tendresse. Comme elle semblait vieille, tassée qu’elle était dans un fauteuil garni de soie rayée. Presque humble, pour une fois, elle toujours triomphante. La fatigue du voyage lui avait creusé les traits et éteint le regard. Dans cet état, n’était-ce pas folie que d’entreprendre une opération dangereuse ? Son copain Bari et elle fomentant une arnaque contre la Mafia dont le seul nom lui flanquait des frissons, c’était insensé. Deux ancêtres perclus à l’assaut des puissants. Deux pensionnaires de Pont-aux-Dames lancés dans une sauvage équipée dérisoire ! Lambert faillit lui dire de tout laisser quimper et de retourner à Marbella ou en Suisse. Elle avait bien assez d’argent comme ça pour vivre princièrement jusqu’à la fin de ses jours ; ne serait-ce qu’avec la fortune rassemblée dans le coffre de laVilla Carmen. Mais il savait qu’il ne la convaincrait pas.
— D’après ce que j’ai cru comprendre, reprit-il, une personnalité de la Cosa Nostra va arriver de Sicile, dûment escortée ?
Elle acquiesça.
— Quand ?
— Après-demain.
— Dans cet hôtel ?
— Oui.
— Vous la connaissez ?
— J’ai son nom et sa description.
— Bon et ensuite ?
Elle lui sourit et eut un geste de tendresse dans sa direction qui fit choir sa canne. Lambert s’empressa de la lui relever. Au lieu de la reprendre en main, ce fut sa cuisse qu’elle saisit. Elle l’attira à elle et le pressa contre son visage avec passion.
— Tu es l’homme le plus beau que j’aurai rencontré, Lambert.
— Non, rectifia-t-il : je ne suis pas le plus beau, je suis le dernier !
Il conservait la canne anglaise à la main, caressant la petite potence caoutchoutée polie par le frottement. Il pensa que lorsqu’elle mourrait, la vue de cet objet le ferait pleurer.
— Vous devriez vous reposer, Milady. Le décalage horaire perturbe l’organisme. Pendant ce temps, j’aimerais descendre pour renifler un peu New York.
— Tu vas me quitter ?
— Juste pour faire quelques pas autour de l’hôtel, histoire de m’imprégner de la ville ; mais si cela vous contrarie, je reste.
— Non, amuse-toi, dit-elle. Mais ne saute pas sur les putes, pense au SIDA.
— Je ne suis pas tenté, assura Lambert en riant.
— On dit ça, mais il y a des Noires superbes et « dépaysantes ». Pompilius s’empressait d’aller en bricoler une tandis que je défaisais les valises. A l’époque, c’était moi qui me tapais cette corvée. Je crois que ce qui nous a liés tous les deux, c’était notre amour du cul. On ne pensait qu’à ça.
Elle n’avait pas remis de rouge à lèvres depuis l’avion, ce qui était impensable de sa part. Il se pencha et lui donna un baiser sur la bouche. Il la préférait non fardée que barbouillée de son infâme rouge pour mère maquerelle d’avant-guerre.
Elle fut éblouie par son baiser.