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La vieille qui marchait dans la mer

Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:

Lorsqu'on demande à Stephen King, le fameux romancier américain, pourquoi il a choisi d'écrire sur des sujets aussi macabres, il répond : « Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai le choix ? »
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
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— À celle de demain, il y a Espartaco au programme. Un jeune que je trouve fascinant. Un ange de lumière dans un costume bleu du même nom. Avec lui, on est toujours certain d’avoir du spectacle ! Demain matin, tu descendras acheter des tickets au kiosque de Marbella, sur la grand-place.

— Vous ne craignez pas la populace, avec votre arthrose ?

— La populace a pitié des handicapés, en Espagne du moins. Tu achèteras trois places, ainsi Hung viendra avec nous pour m’aider à gravir les gradins.

— Et Pompilius ?

— Tu vois bien : il se fait porter absent. De toute manière il déteste ce spectacle. M. le diplomate a le cœur sensible.

Le lendemain, à six heures du soir, ils se rendirent aux arènes afin d’éviter la cohue des derniers instants. Hung s’en fut ranger la Rolls pendant que le couple l’attendait sur l’esplanade où s’agitaient les marchands de boissons fraîches, d’éventails, d’affiches où s’étalaient des noms de toreros fameux avec une place libre où chacun pouvait faire écrire son propre patronyme au pochoir.

Milady continuait de planer dans le bonheur, comme si elle était grise ou avait pris quelque drogue euphorisante. Désignant le vendeur d’affiches, elle demanda à Lambert d’en acheter une et de la faire compléter au nom de Pompilius Senaresco.

— Nous la glisserons sous sa porte, dit-elle, nous verrons bien s’il continuera encore longtemps sa quarantaine. Il refuse toute nourriture et voilà plus de trente heures qu’il n’a rien absorbé !

Le marchand déclara que le texte à imprimer était trop long et ne pouvait tenir dans l’espace réservé. Lady M. choisit de mettre seulement le prénom, trouvant qu’il exprimait davantage le bonhomme que son patronyme. Elle s’amusait de rien et ce gadget pour touriste la ravissait.

Lambert et le Philippin lui firent la chaise à porteur en croisant leurs bras et en se tenant mutuellement par les poignets. Milady opéra une entrée singulière sur ce palanquin improvisé, brandissant sa canne chromée comme un sceptre. Les gens la regardaient avec respect. Elle se sentait enviée par les femmes qui louchaient sur Lambert, superbe dans une chemise blanche ornée de passements bleus. Ses chevaliers servants la déposèrent à leurs places du premier rang. Les seules vraies, assurait-elle, car elles vous mettent en prise directe avec l’arène. Hung avait apporté un coussin pour sa patronne qui détestait les minuscules galettes de plastique louées pour cent pesetas dans le promenoir. Munie de jumelles de théâtre, elle sondait la foule des spectateurs qui allait s’épaississant. Quand elle repérait une personnalité, elle la désignait à Lambert.

— Tu as Julio Iglésias, au deuxième rang, sous la tribune de la présidence.

« Vous m’attendrissez, chère Milady. Vous ressemblez de plus en plus à une petite fille, capricieuse bien que comblée. Je parie que si je vous fabriquais une cage à mouche avec un bouchon évidé et des épingles, ou bien une poupée avec un épi de maïs, vous joueriez avec ! Inconsciente et cruelle. Machiavélique et naïve ! Tourmentée, avec des plages de sérénité ! Je vous trouve unique. La pire sale pute de la création ! Vous avez dû vous rouler dans le vice, comme un chien se roule dans la merde parfois, ma prodigieuse vieille ! Vous qui marchiez dans la mer, accrochée à mon bras et que je croyais pouvoir voler. Comme s’il était possible de vous voler ! Comme s’il était possible de vous assassiner ! Vous jouissez de toutes les protections divines et terrestres, Milady, mon vieil amour faisandé ! Vous ne bougez pas de votre tanière, sublime ogresse, et pourtant vous fomentez des coups à New York ! Vous êtes au courant des corridas et de leur programme. Vous connaissez mon comportement amoureux. Vous êtes la force agissante à laquelle j’aspirais sans savoir qu’elle existait. Nous deux, c’est à la vie à la mort, et quand vous disparaîtrez, si toutefois vous disparaissez avant moi, ce qui n’est pas certain, je serai seul à en mourir. Aucune femme, qu’elle soit jeune, belle et ardente, ne saura vous remplacer. »

Il interrompit son monologue intérieur car il venait d’apercevoir le prince Mouley Driz, à quelques spectateurs d’eux, sur le même rang. C’est le regard de l’Altesse qui avait dû attirer le sien. Mouley Driz se trouvait en compagnie de ses deux jeunes fils, fumant le plus long cigare que Lambert eût jamais vu. Il signala à Milady la présence du prince et elle murmura, tout en continuant de scruter le public avec ses jumelles :

— Va le saluer !

« Nous verrons bien, Seigneur, comment cet enculé d’arbi réagira. Lambert n’est pas au courant de l’intermède Stern, donc, il a la fraîcheur de l’ignorance pour lui. Si l’Arabe ne lui parle de rien, c’est qu’il est vraiment décidé à enterrer l’histoire. S’il lui balance un vanne ou lui fait la gueule, c’est que je dois quitter le pays. Dommage : j’aime l’Andalousie et ma divine maison si bien agencée pour mon rythme de vie, sans parler de ce coffre-fort astucieux qui me sécurise. Et puis il a le microclimat. Je ne sais pas, Seigneur, si Vous Vous êtes attardé à Marbella ? Je ne le pense pas car ici tout baigne et c’est dans les pays de chiasse qu’on a le plus grand besoin de Vous. En tout cas, si Vous y avez séjourné, pour une raison ou pour une autre, Vous n’aurez pas été sans apprécier ce temps doux, à peine venté. L’Atlantique n’est pas loin, Seigneur, et vient flirter avec Votre Méditerranée (je dis « Votre Méditerranée » parce que c’est la mer des dieux, enfin Votre mer à Vous, quoi !). Il y fait rarement très chaud. La canicule, c’est pour ailleurs, pour les pays tiers-mondistes où ça crève à qui mieux mieux ! »

Elle dirigea ses lunettes sur Lambert qui marchait à pas de gué entre les spectateurs. En gros plan, elle le vit s’incliner devant Mouley Driz. Le prince sourit au jeune homme et lui tendit une main qui paraissait cordiale.

« Merci, Seigneur. Votre mansuétude me confond. Par instants, je m’en sens indigne. Ce melon vient de me prouver que j’ai été absoute. Putain, ce que c’est bon, le pardon ! »

Lambert regagna sa place.

— Jamais je ne l’ai vu si aimable, assura-t-il.

Milady saisit sa main et la baisa avec ferveur.

— Je t’adore, petit d’homme. Ne me laisse jamais !

— Je ne vous laisserai jamais, Milady, assura le garçon d’un ton pénétré.

— Tu es ma folie, Lambert. Je voudrais être fabuleusement belle et jeune pour te séduire. Je me rêve Ophélie, Juliette, Manon. Parfois, la nuit, je me réveille avec trente ans de moins, voire même cinquante. Ton corps près du mien me bouleverse. J’aimerais cueillir ton sexe dans ma bouche, lécher tes testicules, caresser tes belles fesses musclées et tes jambes d’athlète.

C’était un drôle d’instant. Elle lui parlait, au cœur de ces arènes combles, les yeux perdus dans le cercle d’or où un gros garçon de piste coiffé d’une casquette promenait un jet d’eau, et le sable devenait plus foncé. Il l’écoutait, charmé.

Le Philippin restait bien droit sur son bout de gradin, comme absent.

Soudain la musique éclata pour une sonnerie cuivrée où grondaient des tambours. L’alguazil à cheval, tout de noir vêtu, déboucha dans l’arène. Au pas dansant de sa bête, il vint saluer la présidence avec son bicorne empanaché.

Milady croisa ses doigts avec ceux de Lambert.

Elle soupira, telle une amante comblée :

— Je suis bien ; si merveilleusement seule avec toi au milieu de cette populace !

Le premier matador à toréer était un homme en fin de carrière qui avait pris du ventre comme un picador et donc contracté l’amour de la vie.

— Ce type devrait se retirer, déclara Milady. Je ne veux même pas le voir combattre.

Elle commanda un opuscule aux marchands qui déambulaient à travers les spectateurs, vendant des bouquets de roses et d’œillets qui, plus tard, seraient lancés aux valeureux, ainsi que des ouvrages de photos légendées en quatre langues. Elle lut ostensiblement durant les vingt minutes du combat qui fut, comme elle s’y attendait, une triste boucherie. Le malheureux toréador pusillanime ne parvenait pas à tuer le taureau ruisselant d’un sang rouge orangé. Il le lardait de coups d’épée, mais la bête se défaisait de la lame peu engagée en s’ébrouant et il fallut un grand nombre de tentatives pour qu’elle fléchit enfin, permettant au préposé de l’achever d’un coup de descabello dans la nuque.

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