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La vieille qui marchait dans la mer

Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:

Lorsqu'on demande à Stephen King, le fameux romancier américain, pourquoi il a choisi d'écrire sur des sujets aussi macabres, il répond : « Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai le choix ? »
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
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— Dans la Samsonite noire, il y a une poche à soufflet ; à l’intérieur se trouvent des liasses de dollars, prends-en une.

— Un billet me suffira, répondit Lambert.

Il choisit une coupure de cinquante qu’il montra à Milady.

— Je choisis le général Grant, dit-il, j’adore sa barbe.

Tout de suite, l’air de Manhattan le chavira. Comme tous les étrangers débarquant à New York, il se mit à marcher le nez en l’air. Ce qui le surprenait, c’était de constater que les fameux gratte-ciel n’étaient pas écrasants. Il réalisa que la ville avait été préservée par son tracé géométrique. Toutes ces rues et ces avenues rectilignes qui se coupaient à angle droit semblaient finir dans le ciel. Lorsque le torticolis lui fit incliner la tête, il constata que les trottoirs étaient sales, jonchés de papiers, de gobelets de carton et de détritus de toutes sortes.

Une âcre odeur d’huile rance et de frites froides le prenait à la gorge. Il était fasciné par le flot pressé mais docile de la circulation où dominaient les taxis jaunes. Les passants les hélaient d’un signe et ils venaient se ranger en souplesse au ras du trottoir. A leurs volants, on découvrait toutes les races de la planète : des Noirs, des Indiens, des Chinois, et même des Blancs qui devaient parler espagnol ou italien.

Il s’attarda auprès de deux policiers noirs, aux uniformes marron, qui ressemblaient à des voyous, bien qu’ils fussent lestés de leur harnachement : revolver, menottes, matraque de caoutchouc noir, giberne de cuir, sifflet. Ils étaient en conversation avec un gros type de couleur et les trois hommes donnaient l’impression de comploter un mauvais coup.

« Je suis à New York, Milady. Grâce à vous. En ai-je assez rêvé de cette putain de cité ! Voilà que j’en foule les trottoirs, que je regarde défiler les nuages dans les vitres des gratte-ciel, que je respire son odeur de métro, que je me sais proche de tous les hommes de la terre dans cette Babel monstrueuse. Je me sens petit garçon paumé dans cette métropole, et je vous sens petite vieille insignifiante. Ô ma chère folle qui venez jouer dans cet univers barbare je ne sais quel rôle pour mauvais feuilleton télévisé ! Votre dernier coup ? Oui : le dernier, j’en ai peur… »

Il vit un bar, tout en longueur, comme dans les films, y entra, se jucha sur un tabouret. Un juke-box vociférait bien qu’il n’y eût que le barman portoricain. Ce dernier lisait un journal de sport et mit du temps à s’occuper de Lambert. Lorsqu’il l’interrogea d’un regard peu amène, Lambert commanda un bourbon. L’autre posa une question que le jeune homme ne comprit pas mais à laquelle il prit le risque de répondre par l’affirmative. Il lui fut servi un petit verre d’alcool et un verre d’eau. Lambert versa le bourbon dans l’eau, ce que voyant, le barman haussa les épaules et se mit à maugréer des choses peu agréables.

Lambert but. C’était tiédasse avec un vague goût de nioc man assez écœurant. Il eut une bouffée de nostalgie en évoquant Milady, seule dans leur grande suite du Waldorf, l’attendant en remâchant son sempiternel passé qui ne la quittait pas, ne la quitterait jamais car elle l’alimentait avec ferveur de souvenirs toujours nouvellement surgis dans son esprit. Vrais ou faux ? Peu importait. Elle disposait de sa vie comme bon lui semblait. C’était son capital et elle le faisait fructifier à sa guise, selon des élans du cœur, des regrets, des aspirations irréalisées…

Il tendit son billet de cinquante dollars au serveur qui se fâcha très fort parce que Lambert ne lui donnait pas l’appoint. Il vociférait, assurant qu’il n’était pas une banque pour faire du « change ». Il finit par rendre la monnaie et ne s’apaisa que lorsque son client lui laissa un pourboire supérieur au prix de la consommation.

Vaguement désenchanté, Lambert regagna le Waldorf. Le sommeil brûlait ses paupières et le bourbon lui laissait en bouche un arrière-goût de gueule de bois.

Bien qu’il fût midi, il n’avait pas faim, à cause de toute cette boustifaille qu’on sert pendant les longs vols pour distraire les passagers.

Milady semblait ne pas avoir quitté son siège. Probablement s’y était-elle assoupie ? Elle sourit de soulagement en le voyant réapparaître.

— Tu t’es bien promené ?

— J’ai fait le tour du bloc.

Le tour du bloc. Comme dans les romans de série noire où il y a toujours un héros qui « fait le tour du bloc ».

— Pompilius était avec toi ?

Cela lui fit comme s’il se trouvait au sommet de Notre-Dame et que le gros bourdon se mit à tinter. Il se rappela l’histoire des clés dans l’avion ; elle avait prétendu qu’elle rêvait ! Mais cette fois ? Seigneur, elle déraillait pour de bon. La fin tragique du Roumain avait dû la traumatiser profondément.

Il respira à fond, puis approcha un siège du fauteuil de la vieille femme.

— Milady, mon amour, écoutez-moi…

Tout de suite, elle avança sa patte décharnée vers lui pour saisir sa nuque et l’attirer à soi. Sa bouche se posa sur celle de Lambert. Il avait créé un précédent tout à l’heure car jamais encore ils ne s’étaient embrassés de cette manière.

— Ecoutez-moi, Milady…

— Je t’écoute, petit d’homme.

— Vous vous rappelez que Pompilius est mort ?

— Naturellement que je me rappelle ! Quelle drôle de question !

Il fut soulagé.

— Alors, pourquoi m’avez-vous demandé, il y un instant, s’il se trouvait avec moi ?

Elle cambra le buste :

— Je t’ai demandé ça, moi ? Mais tu es fou !

Il eut une mimique désespérée.

— Je vous jure que vous m’avez posé la question, Milady.

Son ton pénétré impressionna la vieille femme.

— Ma foi, j’ai parlé étourdiment. Je dois dire que je pensais à Pompilius.

— Oui, ce doit être ça.

Mais il conservait des arrière-pensées. Depuis leur départ d’Espagne, il la trouvait changée. Elle manquait de vitalité et sa hargne habituelle avait disparu. Physiquement aussi quelque chose s’était modifié en elle. On décelait comme un vague effroi dans son regard, une faiblesse nouvelle de son corps, une lassitude doucereuse dont elle ne devait pas être tout à fait consciente…

— Nous devrions nous coucher et dormir, proposa Lambert ; ça nous permettrait de récupérer et d’être en pleine forme pour la suite, OK, Milady ?

— Bonne idée, à condition que tu dormes avec moi, comme à Marbella.

— Naturellement !

Il alla accrocher le Do not disturb à la poignée de la porte. Pendant que Milady se dévêtait, il regarda la télévision au salon. Il appuyait sur les touches sans arriver à se déterminer pour un programme. Sur chaque canal ou presque, un type parlait avec, partout, le même ton rassurant, plein d’une surexcitation de commande. Il y avait chez ces professionnels une jovialité de bazar qui agaçait Lambert. Il éteignit, ferma les rideaux et gagna la chambre. Milady venait de s’allonger entre les draps. Sa béquille gisait le long du lit comme un petit cadavre métallique. Il se mit nu en un rien de temps et la rejoignit sans pudeur.

Leur intimité devenait de jour en jour plus étroite et comme réciproquement consentie. L’odeur de Milady ne l’incommodait plus et si sa jambe touchait la sienne, en cours de nuit, il continuait à dormir sans que son subconscient la lui fasse retirer.

La rumeur de New York filtrait à travers vitres et rideaux. Elle ne ressemblait à aucune autre.

— Milady chérie, maintenant, le moment est venu de m’expliquer ce qui va se passer ici !

Un ton d’homme, énergique, qui ne tolérait pas les finasseries. Il voulait savoir comme on exige son dû.

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