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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Contrairement à ce qu’ils craignaient, le voyage se passa sans incident, ils ne virent pas l’ombre d’un déserteur mais partout des villages en liesse et des fêtes improvisées.

Grâce à un douanier, cousin de madame Moraz, ils passèrent sans encombre le poste-frontière très encombré de Vallorcine et, à 16 h 15, le 8 mai 45, madame Moraz les déposa devant l’immeuble du consulat tchécoslovaque de Zurich.

Au deuxième étage, un homme était en train de punaiser une affichette manuscrite assez mal écrite sur la porte. Il expliqua en allemand à Joseph que le consulat était désormais fermé pour une durée indéterminée. Cela faisait une dizaine d’années que Joseph n’avait pas parlé allemand et il chercha ses mots. L’homme essaya en tchèque, devint chaleureux, et ils discutèrent deux minutes. Joseph était bien embêté et traduisit à Christine :

– Monsieur est le consul, on doit s’adresser à l’ambassade à Berne.

– Je suis désolé de ne pas pouvoir vous aider, poursuivit le consul qui parlait aussi le français.

– Vous savez comment on peut aller à Prague ?

– C’est actuellement impossible. Aucun train ne traverse l’Allemagne, les lignes sont coupées, l’armée Rouge occupe le nord, et même si vous trouviez un véhicule, il faudrait un tas de laissez-passer, il est préférable d’attendre la réouverture de la ligne ferroviaire, ce ne sera plus très long, deux ou trois semaines tout au plus.

– On ne va pas rester coincés ici ! s’exclama Christine. Ou on retourne à Chamonix.

– Allons à la gare, on se renseignera là-bas, proposa Joseph.

Le consul le dévisageait en plissant les yeux.

– Excusez-moi, dit-il au bout d’un moment, vous ne seriez pas Joseph Kaplan ?

– Si.

– Je suis Pavel… Pavel Cibulka.

– Pavel ?

– Tu ne me reconnais pas ? Pavel ! On a fait notre bar-mitsva ensemble, c’était en 23, tu ne te souviens pas ? On s’est croisés plus tard au Lucerna en avril 34 si ma mémoire est bonne, tu faisais des études de médecine, déjà tu ne m’avais pas reconnu, tu avais des problèmes avec le doyen pour agitation socialiste.

– Pavel, je suis navré, j’ai un vague souvenir, tu lisais très bien l’hébreu, je crois ?

– J’étais déjà doué pour les langues.

– J’ai un problème avec les visages, je ne suis pas du tout physionomiste.

– Tu es médecin, alors ?

– Oui, et j’aimerais bien retourner au pays.

Avec ses bonnes manières, son phrasé distingué, son sourire de cardinal, Pavel Cibulka n’avait nul besoin de justifier de sa fonction. Mince, les cheveux clairs ondulés, il incarnait le parfait diplomate jusque dans ses vêtements anglais et aurait pu aussi envisager une carrière de jeune premier s’il n’avait été convaincu que la diplomatie était la seule voie digne d’accueillir son talent. À la fin de ses études de droit, il avait intégré le ministère des Affaires étrangères et, après différents postes aux quatre coins du monde, dont celui, prestigieux, de premier secrétaire de l’ambassade de Moscou, il avait été nommé à Berne avant-guerre. Il y avait passé plusieurs années à ne rien faire, représentant du gouvernement provisoire en exil à Londres. Il s’apprêtait à présent à abandonner son poste zurichois pour regagner Prague et participer à la révolution qui s’annonçait.

Après de longues années de réflexion, il en était arrivé à la conclusion qu’il n’y avait rien, absolument rien à espérer du système politique et économique qui avait conduit à cette guerre monstrueuse, engendrée par les démocraties impuissantes et complaisantes. Comme il eut le temps de l’expliquer à Joseph et à Christine au cours des deux journées du voyage, il fallait détruire ce monde capitaliste et sanguinaire, éliminer les tenants de l’ordre ancien, en finir avec l’exploitation et reconstruire une véritable démocratie pour le peuple. Cet espoir avait un nom, c’était le Parti communiste tchécoslovaque, qu’il rejoignait pour le combat le plus important que le pays avait à livrer. Il voulait que son vieil ami l’accompagne dans cette lutte, lui qui avait, dès la faculté, bataillé pour les idées socialistes. Finis les bavardages stériles et les discussions de café, le moment était venu de passer à l’action.

Joseph ne pouvait pas vraiment discuter avec Pavel, il avait des réponses imparables à toutes ses objections :

– Ne t’inquiète pas, Joseph, nous résoudrons tous les problèmes.

Christine, surtout, était emballée. Elle qui s’était battue pendant des années pour les idées pacifistes trouvait le programme de Pavel d’une justesse lumineuse et c’était comme une nouvelle foi qui lui était donnée.

Bénéficiant d’informations confidentielles grâce aux télégrammes diplomatiques, Pavel avait organisé son retour en passant par l’Autriche, dont l’ouest et le nord étaient sous contrôle américain, et il envisageait de rejoindre la Tchécoslovaquie par Innsbruck, Salzbourg et Linz.

Sa Fiat 508 Balilla n’était ni très grande ni très rapide mais elle avalait les kilomètres. Quand Pavel était fatigué, Joseph prenait le relais. Ils roulèrent toute la nuit et s’ils ralentissaient ce n’était pas à cause des barrages américains mais des cohortes interminables de réfugiés autrichiens qui fuyaient l’Armée Rouge et encombraient les routes. Ils dormaient tour à tour, perdaient des heures à trouver de la nourriture, Pavel s’énervait de ce temps perdu. Des soldats d’infanterie du 12e corps d’armée américain leur donnèrent des boîtes de conserve, de l’essence aussi, épatés que Pavel parle l’argot de Brooklyn, appris lors de son stage aux Nations unies.

Deux jours après avoir quitté la Suisse, ils arrivèrent en vue de la Tchécoslovaquie. Malgré le passeport diplomatique de Pavel, ils mirent trois heures pour passer la frontière à Dolní Dvǒriště et furent obligés de s’arrêter plus loin. La route était bloquée. Une nouvelle frontière coupait le sud du pays et plus personne ne passait, les Américains respectaient la ligne de démarcation décidée à Yalta. Au-delà, la 2e armée ukrainienne empêchait tout passage. Pavel se présenta à un officier russe, on l’emmena. Il revint deux heures plus tard, on les autorisa à franchir le barrage.

Le jeudi 10 mai, à 18 h 30, ils entrèrent enfin dans Prague.

Dix ans que Joseph avait quitté sa ville natale, il était persuadé qu’il allait se sentir perdu mais il ignorait que l’on n’est jamais étranger chez soi. On croit avoir oublié parce qu’on n’y pense plus mais rien ne s’efface jamais des lieux de la jeunesse, ni les images, ni les couleurs. Les souvenirs revenaient, sans surprise, comme s’il était parti la veille, chaque chose était désespérément à sa place, plus petite que dans sa mémoire, capitale décatie avec son soleil voilé, ses murs noirs, son château incongru, le barnum des voitures sur les pavés disjoints et cette sensation désagréable que rien n’avait changé, hormis trois immeubles éventrés et les magasins fermés. La guerre était passée sans laisser de traces.

Pavel roulait doucement, Christine s’émerveillait de ce décor de théâtre, il partageait les mêmes sentiments, avec le regret aussi de ne pas être plus désorienté. Ce fut lui qui leur fit remarquer le seul véritable changement : à chaque carrefour, il y avait des soldats russes en armes, c’était normal après tout, l’Armée Rouge avait libéré le pays.

Pavel parlait de ce peuple ami à la résistance hors du commun qui avait perdu des millions d’habitants dans cette guerre barbare et capitaliste, de son armée héroïque qui avait abattu le nazisme quasiment sans autre aide que son courage, de son chef lumineux qui voulait construire un monde meilleur. Pavel parlait mais seule Christine l’écoutait, Joseph reprenait possession de son territoire, se disait que Prague était vraiment la plus belle ville du monde.

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