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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— J’aime beaucoup Eugène Onéguine, dit Svétlana. Je crois que toutes les jeunes filles russes portent dans leur cœur l’image de Tatiana.

— Mais tous les hommes russes ne sont pas des Onéguine, Dieu merci ! dit Volodia.

Elle le regarda, de cette manière directe, profonde, qui le gênait toujours et murmura :

— Je veux croire que vous avez raison.

Volodia remarqua qu’elle frissonnait et remontait le maigre col de fourrure jaune qui garnissait son manteau.

— Allons prendre le thé, dit-il. Sinon, vous attraperiez froid et ne me pardonneriez plus ce dimanche.

Elle secoua la tête et ses yeux étincelèrent de gratitude :

— Comment pouvez-vous dire cela ? Ce dimanche, je n’en ai jamais eu de pareil ! Tant de distractions !

— Et ça ne fait que commencer, s’écria Volodia, en poussant le fauteuil vers la cabane des patineurs.

Ils prirent le thé chez Philipoff et, pour le soir, Volodia offrit à la jeune fille de l’emmener au théâtre. Il était tout à fait à l’aise dans son aventure, et ne craignait plus les rencontres fâcheuses. Même le fait que Svétlana fût humblement vêtue ne le retenait pas au bord de son projet. Quelles que pussent être les conséquences de leur apparition, côte à côte, dans une loge, il les acceptait d’avance. Tel était son amour. Telle était sa fierté. Cependant, Svétlana hésitait à accepter son invitation. Elle semblait honteuse, perplexe. Enfin, elle avoua timidement qu’elle préférait le cirque au théâtre :

— Je n’ai jamais été ni au théâtre ni au cirque. Mais le théâtre, cela me paraît, comment dire ? plus pervers comme distraction…

Volodia haussa les sourcils d’un air amusé. La jeune fille remarqua son expression moqueuse et poursuivit, avec gravité :

— Oui. On disait, au couvent, que les acteurs ne croyaient pas en Dieu et qu’ils menaient une vie dissolue. On disait aussi qu’ils jouaient des pièces inconvenantes, des comédies traduites du français. Au cirque, il y a des animaux savants, des chevaux, des clowns. Ce doit être si bien !…

Volodia exultait. Tant de pureté ! Tant d’innocence ! C’était incroyable ! Jamais pareille chance ne s’était proposée à lui !

— Le cirque ! dit-il. Bien sûr, le cirque ! Comment n’y avais-je pas songé ? Voilà ce qu’il nous faut !

Et, sur-le-champ, il appela un commissionnaire, et l’envoya louer une loge au cirque Salomonsky. Lorsque le commissionnaire revint, Svétlana voulut voir les billets et se récria en apprenant que Volodia avait payé dix roubles cinquante pour une loge à la barrière.

— C’est si cher ! Et pourquoi une loge entière, puisque nous ne sommes que deux ?

— Quand on veut être bien placé, il faut y mettre le prix, dit Volodia.

— Et qu’aurait coûté une loge au théâtre ?

— Au Grand Théâtre, quinze roubles, au Petit Théâtre, quatorze roubles, si je ne me trompe. Et je ne parle pas des soirées de gala !

— Alors, nous avons bien fait de choisir le cirque, dit-elle en soupirant.

Volodia eut envie de la saisir dans ses bras et de la couvrir de baisers. Il lui plaisait de jouer auprès d’elle le rôle d’un prince charmant, dispensateur de miracles. Il demanda :

— Je suis peut-être indiscret, mais j’aimerais savoir ce que vous gagnez au service de Marie Ossipovna.

— Oh ! je suis bien payée, dit-elle. Logée, nourrie, blanchie, je reçois soixante-dix roubles par mois.

Soixante-dix roubles ! Pour une aussi jolie fille ! Volodia était indigné. Il se promit de cuisiner Marie Ossipovna pour une augmentation de salaire.

— Un traitement de famine, disait-il. Vous ne devriez pas avoir besoin de compter votre argent, de surveiller vos dépenses.

— Mais je ne compte pas mon argent, dit-elle. J’en ai toujours de trop.

— Parce que vous ne savez pas encore tout ce qu’on peut faire avec de l’argent, dit Volodia.

Puis il consulta sa montre d’un geste péremptoire et déclara qu’il était l’heure de partir. Le traîneau qui les emmenait allait au petit trot à travers les rues aux façades riches. Au coin du boulevard Tsvétnoï et de la place Troubnaïa, Svétlana poussa un cri d’admiration en apercevant, derrière les châssis en verre des fleuristes, une profusion de roses et d’œillets engourdis dans la buée lumineuse de l’échoppe. Un carré de chaleur estivale s’incrustait dans la nuit neigeuse. Volodia arrêta le traîneau, courut vers le premier marchand de la rangée, et revint en tenant une boutonnière d’orchidées dans un cornet de papier transparent. Il exigea que la jeune fille épinglât les fleurs à son corsage. Et elle lui obéit, rouge, boudeuse, la lèvre humide, l’œil fuyant.

— Il ne fallait pas. Elles étaient mieux là-bas, je vous assure.

Devant le cirque Salomonsky, le va-et-vient des voitures encombrait la chaussée sur toute sa largeur. Les cochers juraient. Les agents de police criaient. Par la grande porte illuminée, s’engouffraient pêle-mêle des châles, des chapeaux à plumes, des crânes nus, des manteaux de fourrure, des épaulettes, des visages et des mains, tant de visages et tant de mains que Svétlana en avait le vertige. Comme à travers les fumées d’un rêve, elle longea des couloirs, frôla des gens, descendit des marches et se retrouva installée dans une loge de velours rouge. La foule grondait sur les bords de cet entonnoir gigantesque, agitait des lorgnettes, des programmes, tout un infime bric-à-brac de paillettes, de joues roses et de regards. Le sable jaune de l’arène sentait le fauve, le crottin et le bonbon acidulé. Très haut, vers les régions inaccessibles du plafond, où régnait un clair-obscur de poussière et de lumière opalescente, des fils blancs entrecroisaient leurs molles arabesques. Tout à coup, la musique tonna et Volodia dit :

— Regardez les clowns.

Pendant toute la durée du spectacle, Svétlana douta de ses yeux et de son intelligence. Il y avait trop à voir, et elles se succédaient à un rythme trop accéléré pour qu’il fût possible de les apprécier au passage. Des pitres au museau enfariné et aux tuniques éclaboussées d’étoiles déchaînaient le rire énorme de la foule par une explosion de claques, de coups de pied au derrière et de cabrioles élastiques. Puis, c’étaient des rugissements de fauves, et un ours savant se tenait en équilibre sur une boule, tandis qu’autour de lui les fouets claquaient comme des pétards. Des ballerines en paillettes bleues chevauchaient de nobles coursiers aux crinières de soie, des adolescents aux maillots roses construisaient une pyramide de bras et de jambes qui s’écroulait soudain, et ils se retrouvaient au complet, l’un à côté de l’autre, souriants, moustachus, avec des joues de porcelaine et des yeux de diamant. Et, de nouveau, accouraient les clowns dans leurs habits trop larges.

À l’entracte, Volodia entraîna la jeune fille vers les écuries pour donner du sucre aux chevaux. Après, ce fut mieux encore. Mais Svétlana, gavée de prodiges, ne pouvait plus s’étonner de rien. Volodia, assis près d’elle, lui offrait des chocolats, comme si c’eût été là un passe-temps naturel pour une jeune fille de sa condition. Il lui disait :

— Maintenant vont venir les Chipps, les meilleurs gymnastes du monde.

Et, en prononçant ces paroles banales, il la regardait avec des yeux si bons, si tendres, qu’elle en était toute remuée. Lorsque les acrobates se hissèrent le long des agrès, il lui passa le bras autour des épaules en chuchotant :

— N’ayez pas peur. Ils sont bien entraînés. Surtout, je ne veux pas que vous ayez peur !

Et elle n’eut pas peur. Elle se sentait bien auprès de lui. Mais, tout à coup, l’un des acrobates se laissa tomber dans le vide, et elle poussa un cri, car elle le voyait déjà s’écraser au milieu de l’arène. Volodia la serra contre lui de toutes ses forces :

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