Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Lebrognec finit par lâcher les noms que lui demandait le commissaire les uns après les autres. On comptait un ancien député du 18e arrondissement, un journaliste peu connu de la presse écrite, un autre du petit écran, des éditeurs dont Jocelyne Rouquier, des écrivains, tous en mal de sensations fortes. Il ne manquait que les adresses. Ughetti était satisfait, bien qu’il pressentît que ces clients-là ne se laisseraient pas questionner facilement. Ils argueraient quelque protection, nieraient les faits, se révulseraient sans doute contre les manières de la police, mais tout cela n’était pas pour lui déplaire. Il aimait à en découdre et savait qu’il pourrait compter sur le soutien du divisionnaire. Nul doute que ce rebondissement fera des vagues, songeait-il. Cette affaire pouvait aussi bien nuire à sa carrière que le propulser à un poste à responsabilités dans de brefs délais. Encouragé par l’énergie de ses équipiers, il se sentait pousser des ailes de pourfendeur. Il s’apprêtait à suivre une série d’entretiens très serrés avec les personnalités énumérées par le brocanteur qui adoptait un profil bas.
— Et Sentenac ? Quel jeu jouait-il, demanda Pichot.
— Oh, Gérard ne pouvait plus grand-chose de ce côté-là, il se contentait de regarder.
Le silence se fit autour du brocanteur.
— Nadine n’était pas gentille avec lui, elle le raillait tout le temps, ça le blessait mais il tenait à venir quand même. Il pensait que ça pouvait raviver la flamme. Nous savions qu’elle nous invitait pour jouer le mauvais rôle, Gérard et moi, mais on s’en fichait. Nadine nous a annoncé qu’elle avait l’intention de couper court à ses réceptions. Un soir, elle nous a avoué qu’elle avait eu un contact avec Nicolas, nous faisant jurer de n’en rien dire à Thibault. Elle voulait changer de vie, tout recommencer, pour Nicolas, repartir de zéro, se racheter une conduite… Nous étions un peu déçus évidemment. Gérard avait une dent contre elle, il ne supportait plus d’être rabaissé de la sorte.
Ughetti et Pichot se regardèrent de nouveau. Lebrognec continua :
— C’était une colère rentrée. Gérard n’est pas expansif, mais je savais que c’était devenu difficile pour lui. Il a perdu pied quand sa femme, Mado, nous a quittés l’année dernière ; ça faisait longtemps qu’elle était malade mais il ne s’était pas préparé à la perdre. Il a beaucoup changé depuis, ce n’est plus le même homme.
D’un mouvement de tête, le commissaire intima l’ordre à Pichot de convoquer Sentenac, puis s’adressant au brocanteur :
— On va vous garder quelques heures près de nous, j’avertis le juge. Quant nous aurons confronté vos déclarations et celle de votre ami bouquiniste, vous serez libre.
— Alors, vous me mettez en garde à vue ?
— Simple vérification, répondit le commissaire qui ne détestait pas assister à la déconfiture des Bobos.
Pendant que le défilé des personnes convoquées se poursuivait au quai des Orfèvres, Damien et Bérangère restaient sur le terrain : Bérangère filait Lisa, la compagne de Yann Morlaix, tandis que Damien reprenait le chemin du Point-Virgule. Les deux officiers de police avaient fait part de leurs intentions à Pichot qui les avait approuvés : Yann Morlaix, malgré les apparences, leur paraissait un suspect au sujet duquel on avait assez peu d’informations.
Le lieutenant Fernandez savait, par l’association culturelle qui employait Lisa, que la jeune femme guiderait une promenade conférence dans le cimetière du Père-Lachaise : les participants étaient invités à rejoindre le guide à la sortie du métro, à 15 heures. Bérangère voulait suivre cette sortie anonymement afin d’épier la personnalité de la compagne de Morlaix, qu’elle n’hésiterait pas à déstabiliser, le moment venu.
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Une vingtaine de personnes attendaient, devant la bouche de métro, la venue du guide. Il ne faisait pas froid, ce qui expliquait le petit succès de cette visite guidée en plein air, dans un lieu qui n’invitait pas à la gaieté, bien que demeurant un des sites les plus prisés par les touristes. Bérangère se rapprocha du groupe et salua discrètement. Lisa arriva bientôt. C’était une jeune femme au visage pâle dont les longs cheveux bruns soulignaient le côté raphaélique de sa beauté. Tout en elle inspirait la délicatesse, le raffinement. Sans la connaître, on devinait son attirance pour la culture, les beaux-arts ; on percevait également sa prédilection pour la solitude et sa crainte de la foule, car elle ne pouvait s’empêcher de regarder les gens de manière craintive. Lisa leur souhaita la bienvenue timidement, encaissa le prix de la visite et invita les participants à pénétrer à l’intérieur du cimetière par la porte des Amandiers. Ils avancèrent en procession et la visite commença. Une fois mise en confiance, Lisa se révéla une conférencière captivante, émaillant ses propos d’anecdotes récoltées au cours de recherches personnelles. Le thème de la visite tournait autour des célébrités enterrées au Père-Lachaise mais le guide débordait largement du sujet, emmenant son public vers d’autres voies, marchant en tête du groupe entre les tombes, s’arrêtant pour fournir des explications, raconter une histoire pittoresque. Lisa cependant restait sur la défensive, s’exprimant sobrement, évitant les familiarités.
Bérangère, qui ne perdait aucune de ses explications, se demandait intérieurement où était la faille dans le couple que cette femme d’apparence chétive formait avec Yann Morlaix : car il y avait une faille, elle le sentait, elle le devinait. Au contact de Damien Escoffier, elle avait appris à écouter ses intuitions, à donner libre cours à cette petite voie intérieure qui n’avait rien de logique mais qui pourtant faisait du bon travail. Elle trébucha sur la racine d’un arbre.
— Tout va bien, mademoiselle ? demanda la guide d’une voix douce.
— Oui, merci.
Après les hommes politiques, les musiciens célèbres, les maréchaux d’Empire, les stars du show-biz, Lisa guida son troupeau vers le mur des Fédérés qui faisait encore l’objet de nombreux pèlerinages.
— Vous ne vous êtes pas fait mal au moins, insista Lisa en marchant aux côtés de Bérangère dans une allée étroite.
— Non, je vous assure. Ne vous occupez pas de moi, tout va bien.
— La visite vous plaît-elle ?
— Oui, c’est passionnant.
Devant le mur des Fédérés, un touriste harcela la jeune femme de questions. Elle y répondit sur le même ton affable et neutre, évoquant l’épisode sanglant de la Commune, l’ultime combat livré entre les insurgés retranchés dans le cimetière et les Versaillais, la lutte féroce entre les tombes et la fusillade qui avait mis fin à cette poursuite. Le terrain, très accidenté par endroits, obligeait les participants à des détours. Des arbres poussaient autour des vieilles tombes, certaines de leurs racines jaillissaient au cœur des pierres tombales comme des êtres maléfiques. De nombreux caveaux tentaient de défier la mort par une débauche de sculptures et la richesse des matériaux. Dans les niches funéraires, des fleurs fanées attestaient que c’était la mort qui avait le mot de la fin. Les cyprès dégageaient une odeur agréable, rappelant qu’en des temps éloignés cet emplacement avait abrité un parc immense, où le confesseur de Louis XIV aimait à se promener. La visite se termina sur la tombe d’Allan Kardec, fondateur de la philosophie spirite, dont la pierre tombale était la plus fleurie. Quelques pas plus loin, le columbarium surplombait la partie est de la nécropole. En regagnant la porte des Amandiers, Bérangère fit en sorte de se trouver tout près de Lisa pour lui glisser à l’oreille :