Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Lorsqu’il se rendait dans une bibliothèque, Vladi prenait entre le pouce et l’index les ouvrages qu’il avait demandés et les reposait avec lassitude comme si elle ne comprenait pas que l’on puisse s’intéresser à de pareilles choses.
Paul fréquentait plusieurs bibliothèques dans Paris. Je dis plusieurs parce que Paul savait exactement ce qu’il voulait et devait souvent changer d’établissement pour satisfaire ses curiosités. Aucune n’avait un accès facile pour sa chaise roulante, Vladi en avait monté et descendu des étages avec son garçon dans les bras ! Il n’écumait plus seulement les rayons musique et opéra, il avait des centres d’intérêt très variés. Lorsqu’il sympathisait avec un employé, il ne manquait jamais de demander s’il pouvait rapporter les journaux, les quotidiens et les magazines dont on n’avait plus l’usage, il découpait des articles, Paul était devenu vraiment industrieux.
Madeleine, lorsqu’elle s’en aperçut, fut aussi fière qu’heureuse. Devait-il faire des études ? Pouvait-on aller à l’université en fauteuil roulant ?
— Non m… merci, ma… man, ça… i… ira.
Cela déplut à Madeleine, c’était une attitude de dandy. Avec les moyens dont ils disposaient maintenant, Paul ne pouvait pas espérer vivre de ses rentes et sa mère n’était pas immortelle. Au fait, elle ne comprenait pas exactement à quoi il s’occupait. Elle regardait les piles de livres qu’il empruntait et ne parvenait pas à y trouver une logique. Paul était un esprit éclectique, certes, mais il y avait dans sa curiosité une sorte de fièvre, d’empressement qu’elle ne saisissait pas.
Un après-midi qu’il était parti à la bibliothèque Sainte-Geneviève, Madeleine tourna longtemps en rond dans le salon, s’apprêtant à faire quelque chose dont elle avait honte, mais à quoi elle était incapable de résister.
Elle entra dans la chambre de Paul, chercha ses cahiers, trouva des formules de chimie, mais aussi un répertoire de publicités découpées dans les journaux et les magazines. Madeleine fut effarée de découvrir des réclames pour des produits féminins (« Qui dit belles dents, dit Dentol… »), qui avaient en commun d’exhiber des jeunes femmes en petite tenue (« Les femmes vraiment modernes portent les combinaisons Nylar »), émerveillées d’elles-mêmes (« Elle a maigri grâce aux pilules Galton ! »)… Elle se figea à la découverte des réclames pour un produit nommé « Gyraldose pour les soins intimes de la femme », qui montraient une jeune fille en déshabillé (dès qu’elles avaient un message à communiquer, toutes ces filles commençaient par enlever leurs vêtements) et pour la Quintonine : « Le printemps vous travaille ? Vous êtes mélancolique, sans entrain… » Ah, comme elle avait l’air triste, la jeune fille nonchalante qui illustrait la situation ! Avec ses cheveux blonds, son petit nez retroussé et son regard perdu, qui n’aurait eu envie de la consoler, de lui apporter de la joie de vivre ! « Quintonine : la fillette devient jeune fille… » Tu parles…
Madeleine éclata en sanglots.
Ce n’était pas parce que Paul était travaillé par ces choses-là, il allait sur ses treize ans, ma foi, ce devait être l’âge, non, mais parce qu’il ne pourrait pas s’y prendre comme les autres… Il faudrait bien, tôt ou tard, se préoccuper de la sexualité de Paul, mais Madeleine n’était pas prête à le faire maintenant.
Que faire… Quand la nature réclamait ses droits, un garçon dans une situation normale finissait toujours par rencontrer une jeune fille plus délurée que lui, une femme plus âgée désireuse de faire une bonne action, il pouvait aussi casser sa tirelire, mais Paul, en chaise roulante, comment voulez-vous… Autrefois, elle avait eu Léonce auprès d’elle, de bon conseil dans ce genre d’affaires, maintenant elle n’avait plus que Vladi.
Vladi…
Madeleine secoua la tête, tenta de lutter contre les vilaines idées qui lui vinrent…
Il ne servait à rien de continuer à espionner, elle voulut ranger les cahiers, mais elle n’en eut pas le temps, Vladi, justement, entrait dans la pièce. Madeleine avait encore dans la main le dessin d’une femme ravissante dont le décolleté très avantageux plongeait assez bas, qui semblait se plaindre de boutons sur le visage et à qui on proposait un remède. Madeleine le tendit à Vladi, sans un mot. L’infirmière était visiblement au courant et nullement alarmée.
— Mais…, risqua Madeleine, vous ne pensez pas… que…
Vladi n’hésita pas une seconde :
— Nie, nie, to jeszcze nie ta chwila !
Elle était très sûre d’elle. Devant le lit de Paul, Madeleine, offusquée, esquissa un geste, non ! Mais c’était trop tard. La jeune femme, d’un large revers de main, avait chassé édredon et couverture, désignait le drap du dessous, immaculé…
— Sama pani widzi !
Madeleine était rouge de honte, comme s’il s’était agi de sa propre sexualité. Vladi faisait non de la tête et bordait le lit, elle se parlait à elle-même, catégorique :
— Nie, nie teraz ! Jeszcze nie !
Madeleine ne partageait pas cette tranquille assurance. Peut-être qu’en Pologne, à treize ans, les garçons pensaient à autre chose, mais Paul ne collectionnait pas ces réclames par curiosité pour le linge de nuit !
C’est la première fois que son ancien mari lui manquait. Pour ces choses-là, au moins, elle aurait pu compter sur lui.
Raison de plus, s’il en fallait une, pour ne pas laisser Paul partir en voyage comme elle l’avait imaginé un court instant. Car Solange l’invitait à Berlin. Elle se targuait (c’était sans doute vrai, mais cette manière de tout ramener à soi !) de l’amitié de Richard Strauss. Rien de moins. Il paraît qu’il était « un fervent admirrateur » de la Gallinato. Madeleine se demandait si, en allemand, il y mettait deux r, lui aussi. Il l’avait entendue dans Salomé, il en avait été chaviré, le pauvre homme. Bref. Solange avait accepté d’aller en février en Allemagne participer aux festivités du cinquantième anniversaire de la mort de Wagner, « mais j’ai été allitée ». Savoir si c’était vrai ou pas, cette femme mentait comme elle respirait. Il paraît que les Teutons avaient été très déçus, là-bas. À lire les lettres de Solange, on se demandait même comment ils avaient trouvé le courage de maintenir cette commémoration malgré l’absence de la diva ! Pas rancunier, Strauss avait aussitôt renouvelé l’invitation et, dans son infinie générosité, Solange avait daigné venir en septembre « céllébrer la musique allemande. Imagine un peu, mon petit Pinocchio : un programme Bach, Beethoven, Schuman, Brahms, Wagner. Tu ne va pas abandonner ta vieille amie un jour pareille ! ».
Le concert aurait lieu le 9 septembre à l’Opéra de Berlin.
Depuis juillet 1927 à la Scala, Paul ne s’était rendu à aucune des nombreuses invitations de Solange à l’étranger. Il s’était finalement lancé dans une demande et Madeleine avait été bien près d’accepter, mais on ne pouvait pas laisser Paul partir seul, avec cette sexualité exacerbée… Il faudrait au moins deux billets de chemin de fer, plusieurs nuits d’hôtel, de la restauration… Madeleine avait mauvaise conscience parce qu’elle disposait de l’argent nécessaire, mais ce n’est pas à un voyage, fût-ce pour Paul, qu’elle avait décidé de l’employer, mais à payer M. Dupré…
Elle refusa. « Je… com… comprends, ma… man. »
L’annonce d’une série de récitals de Solange à Berlin à l’automne fut très commentée dans les journaux. La chanteuse hurlait haut et fort sa joie de venir « rencontrer le peuple allemand, dont on sait l’âme si musicienne ». Les nouvelles autorités du Reich, de leur côté — nous étions fin février, M. Hitler n’était chancelier que depuis un mois —, se félicitaient que la grande artiste vienne rendre un si vibrant hommage au génie musical allemand. Passablement décrié pour ses initiatives musclées vis-à-vis des Juifs et d’une partie de la culture jugée décadente, le régime était fier de tenir en Solange Gallinato une admiratrice de choix, le tapis rouge serait déroulé, le chancelier lui-même serait présent à la première. Solange avait déclaré ici et là qu’elle en serait heureuse et flattée.