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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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— Jean Guitton n’a jamais été pris très au sérieux en France. C’était un théologien pour la bourgeoisie catholique. Qu’il ait été proche de Paul VI reste un peu un mystère, commente le rédacteur en chef d’Esprit, Jean-Louis Schlegel, lors d’un entretien au siège de la revue.

Un cardinal italien complète le tableau, mais sans que je sache s’il parle naïvement ou s’il veut me faire passer un message :

— L’œuvre de Jean Guitton n’existe quasiment pas en Italie. Ce fut une lubie de Paul VI, une amitié très particulière.

Même point de vue du cardinal Poupard, qui fut longtemps son ami :

— Jean Guitton est un excellent littérateur mais pas véritablement un penseur.

En dépit de la superficialité de son œuvre, l’amitié qu’il a su nouer avec le pape Paul VI repose certainement sur une communauté de vues, en particulier sur les questions de mœurs et de morale sexuelle. Deux textes historiques opèrent ce rapprochement. Le premier, c’est la fameuse encyclique Humanæ Vitæ, rendue publique en 1968 : elle concerne le mariage et la contraception et elle est devenue célèbre sous le nom peu flatteur d’« encyclique de la pilule » parce qu’elle en interdit définitivement l’usage, en érigeant comme règle que tout acte sexuel doit rendre possible la transmission de la vie.

Le second texte n’est pas moins célèbre : il s’agit de la « déclaration » Persona Humana du 29 décembre 1975. Ce texte décisif se propose de stigmatiser « le relâchement des mœurs » : il prône la chasteté stricte avant le mariage (la mode étant, alors, à la « cohabitation juvénile » et l’Église veut y mettre fin), sanctionne sévèrement la masturbation (« un acte intrinsèquement et gravement désordonné ») et proscrit l’homosexualité. « Selon l’ordre moral objectif, les relations homosexuelles sont des actes dépourvus de leur règle essentielle et indispensable. Elles sont condamnées dans la Sainte Écriture comme de graves dépravations et présentées même comme la triste conséquence d’un refus de Dieu. »

Textes majeurs et pourtant vite anachroniques. À l’époque, déjà, ils furent accueillis sévèrement par la communauté scientifique, dont ils avaient ignoré toutes les découvertes biologiques, médicales et psychanalytiques, et plus encore par les opinions publiques. L’Église catholique apparaît brutalement à contre-courant de la société et la distance, dès lors, avec la vie réelle des fidèles ne va plus cesser de s’élargir. Ces règles archaïques ne seront jamais comprises par la plupart des catholiques : elles seront massivement ignorées ou moquées par les nouveaux couples et les jeunes, superbement rejetées par la très grande majorité des croyants. On a même parlé, à leur égard, d’un « schisme silencieux », dont la chute des vocations et l’effondrement de la pratique catholique seraient la conséquence.

— L’erreur n’est pas d’avoir eu une parole sur la morale sexuelle, elle était souhaitable et reste souhaitée par une majorité de chrétiens. L’humanisation de la sexualité, pour reprendre une expression de Benoît XVI, est une thématique sur laquelle l’Église devait s’exprimer. L’erreur : en fixant la barre trop haut, si je puis dire, en étant déconnectée et inaudible, l’Église s’est mise elle-même hors jeu des débats sur la morale sexuelle. Une position dure sur l’avortement eût été mieux comprise, par exemple, si elle s’était accompagnée d’une position souple sur la contraception. En prônant la chasteté pour les jeunes, les couples divorcés ou les homosexuels, l’Église a cessé de parler aux siens, déplore un cardinal interviewé à Rome.

On sait aujourd’hui, par les témoins et des documents d’archives, que l’interdiction de la pilule, et peut-être les autres condamnations morales sur la masturbation, l’homosexualité et le célibat des prêtres, furent longuement débattues. Selon les historiens, la ligne dure était en fait minoritaire mais Paul VI a pris sa décision en solitaire, ex cathedra. Il l’a fait en ralliant l’aile conservatrice incarnée par le vieux cardinal Ottaviani et par un nouveau venu : le cardinal Wojtyła, futur pape Jean-Paul II, qui joua un rôle tardif, mais décisif, dans ce spectaculaire durcissement de la morale sexuelle de l’Église. Jean Guitton, adepte militant de la chasteté hétérosexuelle, a également plaidé pour le maintien du célibat des prêtres.

De nombreux théologiens et experts que j’ai rencontrés font grief au pape Paul VI, dont les idées étaient si peu hétérodoxes, d’avoir « enfourché une ligne dure » pour de mauvaises raisons, stratégiques ou personnelles. Ils m’ont fait remarquer que le célibat est une valeur qui a été historiquement défendue dans l’Église par ses composantes homophiles et homosexuelles. Selon l’un de ces théologiens : « Rares sont les prêtres hétérosexuels qui valorisent l’abstinence ; il s’agit essentiellement d’une idée de prêtres homosexuels ou, au moins, de personnes qui ont d’immenses interrogations sur leur propre sexualité. » Le doux secret de Paul VI se révèle-t-il au grand jour à travers le choix du célibat des prêtres ? Beaucoup le pensent aujourd’hui.

Une telle priorité, en décalage avec l’époque, nous renseigne sur l’état d’esprit du Vatican. Elle invite aussi à s’interroger sur un constat quasi sociologique, établi depuis au moins le Moyen Âge (si l’on en croit l’historien John Boswell) et qui est ici une nouvelle règle de Sodoma◦– la dixième : Les prêtres et les théologiens homosexuels sont beaucoup plus enclins à imposer le célibat des prêtres que leurs coreligionnaires hétérosexuels. Ils sont volontaristes et très soucieux de faire respecter cette consigne de chasteté, pourtant intrinsèquement contre-nature.

Les avocats les plus fervents du vœu de chasteté sont donc naturellement les plus suspects. Et c’est ici que le dialogue entre Paul VI et Jean Guitton prend toute sa valeur, une véritable comédie d’époque.

Le thème de la chasteté était une préoccupation récurrente chez les écrivains homosexuels que nous avons évoqués, de François Mauriac à Julien Green, sans parler de Jacques Maritain, mais il atteint un niveau délirant chez Guitton.

Issu d’un famille bourgeoise catholique où « l’on garde ses distances », Jean Guitton n’a jamais étalé sa vie privée sur la place publique, au point qu’elle est longtemps restée mystérieuse. Cet ascète puritain ne faisait pas état de ses émotions et ne parlait pas, bien qu’il fût laïc, de ses expériences amoureuses. Les témoins que j’ai interrogés confirment que Jean Guitton s’est peu intéressé aux femmes. Il les jugeait « décoratives » ou « ornementales », comme le disent ces personnages misogynes du Portrait de Dorian Gray.

Il se maria pourtant, déjà âgé, avec Marie-Louise Bonnet. Dans son autobiographie, Un siècle, une vie, il consacre un chapitre à son épouse qui traduit, ici encore, une forte misogynie : « J’avais cherché un ange pour tenir la maison, veiller sur les poussières. L’ange se présenta sous la forme de Marie-Louise, qui était professeur d’histoire de l’art et de science ménagère au lycée de Montpellier. » Ils n’eurent pas d’enfants et on ne sait si la relation fut seulement consommée. Ils ont vécu « comme un frère et une sœur », selon l’expression qu’on lui prête et, lorsque son épouse disparaît précocement, Guitton reste célibataire.

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