Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— J’ai horreur du mensonge, lui répond Gide. C’est peut-être là que se réfugie mon protestantisme. Les catholiques n’aiment pas la vérité.
Maritain multiplie les interventions pour dissuader l’écrivain de publier son petit traité. Peine perdue. Quelques mois après leur rencontre, André Gide, qui assume son homosexualité depuis longtemps en privé, rend public Corydon sous son véritable nom. Jacques Maritain, comme François Mauriac sont terrorisés. Ils ne pardonneront jamais à son auteur son coming out avant la lettre.
La deuxième bataille se joue avec Jean Cocteau, sur le même thème. Maritain a noué depuis le début des années 1920 une amitié avec Cocteau et son emprise est plus forte sur le jeune écrivain converti qu’elle ne l’était sur le grand écrivain protestant. À Meudon, chez les Maritain, Cocteau semble encore sage et un catholique besogneux. Mais loin d’eux, il multiplie les amants, dont le jeune Raymond Radiguet, qu’il présente finalement au philosophe. Étrangement, l’homme de Meudon, au lieu de rejeter cette relation homosexuelle viscéralement contre-nature, tente d’apprivoiser le jeune amant de Cocteau. Radiguet, prodige littéraire avec Le Diable au corps, et qui mourra peu après, à vingt ans, de la fièvre typhoïde, résumera cette époque, d’une belle formule : « Quand on ne se mariait pas, on se convertissait. »
Maritain échoue pourtant une nouvelle fois. Jean Cocteau franchit le pas et publie, d’abord sans nom d’auteur, puis sous son identité véritable, son Livre blanc, dans lequel il avoue son homosexualité. « Ce projet est du diable, lui écrit Maritain. C’est la première fois que vous feriez un acte public d’adhésion au Mal. Souvenez-vous de Wilde et de sa déchéance jusqu’à la mort. Jean, c’est votre salut qui est en jeu, c’est votre âme que je dois défendre. Entre le diable et moi choisissez qui vous aimez. Si vous m’aimez, vous ne publierez pas ce livre et vous me laisserez la garde du manuscrit. » Cocteau penche pour le Diable ! « J’ai besoin d’amour et de faire l’amour aux âmes », lui répond-il, dans une formule crâne.
Le Livre blanc sera bien publié. L’incompréhension entre les deux hommes s’approfondira par la suite mais leur relation tout en « amour d’amitié », un moment en berne, se poursuivra malgré tout, comme l’atteste leur correspondance. Lors d’une visite récente au couvent des dominicains de Toulouse, où Jacques Maritain a passé les dernières années de sa vie, le frère Jean-Miguel Garrigues m’a confirmé que Jean Cocteau avait continué à rendre visite à Maritain jusqu’à sa mort, et qu’il serait venu le voir à Toulouse.
La troisième bataille a été plus favorable à Maritain, bien qu’elle se termine, elle aussi, par une défaite face à Julien Green. Pendant près de quarante-cinq ans, les deux hommes vont entretenir une correspondance soutenue. Mystique et profondément religieux, leur dialogue se situe à des hauteurs sublimes. Mais sa dynamique repose, ici encore, sur une « blessure », celle de l’homosexualité. Julien Green est hanté par son désir masculin qu’il a vécu, dès sa jeunesse, comme un péril difficilement compatible avec l’amour de Dieu. De son côté, Maritain a deviné très tôt le secret de Green même s’il ne l’évoque pas explicitement durant les premières décennies de leur correspondance. Ni l’un ni l’autre ne nomment l’« inclination » qui les ronge ; mais ils tournent autour du pot comme de beaux diables.
Maritain, lui-même un converti, admire Julien Green pour sa conversion en 1939, laquelle fut le résultat de la « campagne » d’un frère dominicain qui pensait que le sacerdoce était la solution à l’homosexualité (on sait depuis que ce prêtre était également gay). Maritain admire également l’écrivain pour sa continence, d’autant plus admirable qu’il résiste à son inclination par la foi.
Avec les années, Julien Green évolue pourtant et franchit le pas : il commence par se découvrir dans son œuvre qui devient ouvertement homosexuelle (je pense à Sud, son grand livre), et se met également à vivre ses amours en pleine lumière, comme l’atteste son Journal, et les amants qu’on lui connaît. Maritain ne rompt pas avec Green, comme il l’a fait avec Gide. (Le Journal intégral de Julien Green, non censuré, va paraître : selon mes informations, il révèle l’homosexualité très active de Green.)
La quatrième bataille, également perdue◦– et quelle défaite ! –, se déroule avec l’ami sincère et l’écrivain ombrageux de l’entre-deux-guerres Maurice Sachs. Ce juif converti au catholicisme est un proche de Maritain qu’il appelle « Jacques chéri ». Mais il est aussi un jeune homosexuel exalté. Il prie bien, mais ne peut s’empêcher d’être un séminariste à scandale à cause de ses amitiés particulières vénéneuses. Dans son roman Le Sabbat, le narrateur qui raconte à ses amis être allé au « Séminaire » se trouve questionné pour savoir s’il s’agit d’une nouvelle boîte homo ! Le critique littéraire Angelo Rinaldi décrit ainsi Maurice Sachs : « Un abbé tour à tour en soutane et en slip rose… réfugié dans une cabine de sauna où il coule d’heureux jours de glouton bébé fellateur. » Sachs sera bientôt aspiré par tous les abîmes : ce protégé de Jacques Maritain deviendra, après 1940, collaborateur et pétainiste et, bien que juif, finira indicateur nazi avant de mourir, vraisemblablement abattu au bord d’un fossé d’une balle dans la nuque, par un SS à la fin de la guerre◦– un parcours impensable, en somme.
Ces quatre batailles perdues par Jacques Maritain éclairent, parmi bien d’autres faits, l’obsession homosexuelle du philosophe. Le rapport de Maritain à la question gay est, à mes yeux, plus qu’un aveu.
J’emploie ici le mot « gay » à dessein, par un anachronisme délibéré. S’il faut toujours préférer les mots propres à chaque époque◦– et j’utilise pour cette raison les concepts « homophilie », « amour d’amitié » ou « inclinations » lorsque cela est nécessaire◦– il faut aussi, parfois, appeler les choses par leur nom. On a trop longtemps écrit dans les manuels scolaires à propos de Rimbaud et Verlaine qu’ils étaient « amis » ou « compagnons » et aujourd’hui encore, je lis dans les Musées du Vatican des notices qui évoquent Antinoüs comme le « favori » de l’empereur Hadrien, alors qu’il était son amant. L’emploi anachronique du mot « gay » est ici politiquement fécond.
À côté du Christ ou de saint Thomas d’Aquin, l’autre grande préoccupation de la vie de Jacques Maritain est donc la question gay. S’il n’a probablement pas ou peu pratiqué l’homosexualité, il l’a vécue avec la même inquiétude éperdue que sa foi catholique. Et voilà bien le secret de Maritain, et l’un des secrets les plus cachés du sacerdoce catholique : le choix du célibat et de la chasteté comme produit d’une sublimation ou d’un refoulement.
Comment expliquer, sinon, que Maritain ait fréquenté tous les écrivains gays de son époque, lui qui haïssait à ce point l’homosexualité ? Est-il homophobe ? Voyeuriste ? Ou fasciné par son contraire, comme on l’a dit ? Je crois qu’aucune de ces hypothèses n’est vraiment convaincante. La vérité me paraît beaucoup plus simple.
LA CONFESSION DE MARITAIN se situe dans une lettre à Julien Green de 1927. Le dialogue apparaît ici à fronts renversés : alors que Julien Green reste tourmenté par le péché homosexuel, c’est Jacques Maritain qui, dans leur correspondance, semble avoir trouvé la solution face à ce qu’il appelle « ce mal mystérieux ».
Et que propose-t-il à Green ? La chasteté. Face à l’« amour stérile » de l’homosexualité, « qui restera toujours un mal, un refus profond de la croix », Maritain défend la « seule solution » à ses yeux, « l’amour de Dieu par-dessus tout », c’est-à-dire : l’abstinence. Le remède qu’il offre à Green, déjà préconisé pour Gide, Cocteau ou Maurice Sachs, qui l’ont refusé, n’est autre que celui qu’il a choisi avec Raïssa : la sublimation de l’acte sexuel par la foi et la chasteté.