Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Si le Vatican est une théocratie, c’est aussi une gérontocratie. On ne peut pas comprendre l’Église de Paul VI à Benoît XVI, voire même celle de François, ni leurs cardinaux, leurs mœurs, leurs intrigues, à partir des modes de vie gay actuels. Pour en saisir la complexité, il nous faut donc remonter aux matrices anciennes, bien qu’elles nous semblent d’un autre temps. Une époque où l’on n’était pas homosexuel mais « homophile » ; où l’on distinguait l’identité homosexuelle des pratiques qu’elle pouvait engendrer ; un temps où la bisexualité était fréquente ; un monde secret où les mariages de convenance étaient la règle et les couples gays l’exception. Une époque où la continence et le célibat hétérosexuel du prêtre étaient embrassés dans la joie par les jeunes homosexuels de Sodoma.
Que le sacerdoce fût une voie naturelle pour des hommes qui s’imaginaient avoir des mœurs contre-nature est une certitude. Mais les parcours, les modes de vie varient grandement entre la chasteté mystique, les crises spirituelles, les doubles vies, parfois la sublimation, l’exaltation ou les perversions. Dans tous les cas, un sentiment général d’insécurité demeure, bien décrit par les écrivains catholiques homosexuels français et leur « perpétuel balancement entre les garçons dont la beauté les damne, et Dieu, dont la bonté les absout » (la formule est d’Angelo Rinaldi).
C’est pourquoi le contexte, bien qu’il ait le charme des débats théologiques et littéraires d’un autre âge, est si important dans notre sujet. Un prêtre asexué dans les années 1930 peut très bien devenir homophile dans les années 1950 et pratiquer activement l’homosexualité dans les années 1970. Nombre de cardinaux actuellement en fonction ont traversé ces étapes, l’intériorisation du désir, la lutte contre soi-même, l’homophilie avant de cesser de « sublimer » ou de « surmonter » leur homosexualité, et de commencer à la vivre avec prudence, bientôt avec témérité ou passion et quelquefois dans l’ivresse. Bien sûr, ces mêmes cardinaux qui ont atteint aujourd’hui un âge canonique ne « pratiquent » plus guère à soixante-quinze ou quatre-vingts ans ; mais ils restent intrinsèquement marqués, brûlés à vie, par cette identité complexe. Et surtout ceci : leur parcours s’est toujours déroulé en sens unique, contrairement à ce que certains ont pu théoriser : il va du déni au défi, ou pour le dire dans les termes du Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, du rejet de la « race maudite » à la défense du « peuple élu ». Et c’est une autre règle de Sodoma, la neuvième : les homophiles du Vatican évoluent généralement de la chasteté vers l’homosexualité ; les homosexuels n’y font jamais le chemin en marche arrière en redevenant homophiles.
Comme le faisait déjà remarquer le théologien-psychanalyste Eugen Drewermann, il existe bien « une sorte de secrète complicité entre l’Église catholique et l’homosexualité ». Cette dichotomie, je la retrouverai souvent au Vatican et on peut même dire que c’est l’un de ses principes : le rejet violent de l’homosexualité, à l’extérieur de l’Église ; sa valorisation, extravagante, à l’intérieur du saint-siège. D’où une sorte de « franc-maçonnerie gay » prégnante au Vatican, et si mystérieuse, sinon invisible, du dehors.
Au cours de mon enquête, d’innombrables cardinaux, archevêques, monsignori et autres prêtres ont insisté pour me dire leur vénération quasi christique de l’œuvre de François Mauriac, d’André Gide ou de Julien Green. Avec prudence, et en comptant leurs mots, ils m’ont donné les clés de leur lutte déchirante, celle précisément qui régit le « code Maritain ». Je devine que c’était leur manière à eux, avec une infinie douceur et une peur rentrée, de me dévoiler le secret qui les hante.
8.
L’amour d’amitié
LA PREMIÈRE FOIS QUE J’AI RENCONTRÉ l’archevêque Jean-Louis Bruguès au Vatican, j’ai commis une faute irrémissible. Il est vrai que rangs et titres de la curie romaine sont parfois confus : ils varient selon les dicastères (les ministères), la hiérarchie, les ordres, et parfois d’autres critères. À certains il faut dire « Éminence » (un cardinal), à d’autres « Excellence » (un archevêque, un évêque), à d’autres enfin « Monseigneur » (ceux qui sont davantage que prêtre mais moins qu’évêque). Parfois, un prélat est un simple père, parfois c’est un frère, et quelquefois un évêque. Et comment s’adresser aux nonces qui ont le titre d’archevêque ? Sans parler des « monsignori », titre honorifique, qui est attribué à des prélats mais également à de simples prêtres ?
Ainsi, lorsque j’ai préparé un entretien avec le cardinal Tarcisio Bertone, qui fut « Premier ministre » de Benoît XVI, son assistante personnelle, prenant les devants, m’a précisé par e-mail qu’il serait sage que je m’adresse à lui, lorsque je le verrais, avec la formule : « Son Éminence Cardinal Bertone ».
Pour moi ces titres sont devenus un code et un jeu. Pour un Français, ces mots sentent la monarchie et l’aristocratie◦– et chez nous, on a coupé la tête de ceux qui en abusaient ! Dans mes conversations au Vatican, par espièglerie, je me suis fait un plaisir d’en rajouter, de les multiplier, mi-Tartuffe, mi-Bouvard et Pécuchet. J’en ai également truffé mes nombreuses lettres expédiées au saint-siège, ajoutant à la main en belles lettres gothiques ces formules insensées, auxquelles j’ajoutais un tampon monogramme, un chiffre, des armes-signature en bas de mes missives◦– et il m’a semblé que les réponses à mes sollicitations étaient d’autant plus positives que j’avais usé de titres pédants et de tampons à l’encre brune. Et pourtant, rien ne m’est plus étranger que ces formules vaniteuses qui appartiennent à une étiquette d’un autre temps. Si j’avais osé, j’aurais parfumé mes dépêches !
Leurs réponses étaient de délicieuses épîtres. Pleines d’en-têtes, de grasses signatures à l’encre bleue et de tendresses (« Pregiatissimo Signore Martel », m’écrit Angelo Sodano), presque toujours rédigées dans un français impeccable, elles contenaient des formules obséquieuses. « Je vous souhaite une bonne montée vers Pâques », m’a écrit Mgr Battista Ricca ; « Dans l’espérance de vous saluer prochainement in Urbe », dit Mgr Fabrice Rivet ; « En vous assurant de mes prières », m’écrit l’archevêque Rino Fisichella ; « Avec l’assurance de mes prières dans le Christ », m’a écrit le cardinal Darío Castrillón Hoyos (aujourd’hui décédé) ; « Je vous prie de croire en mes sentiments les meilleurs dans le Christ », a signé le cardinal Robert Sarah. Le cardinal Óscar Maradiaga, mon ami après deux lettres, m’a toujours répondu en espagnol : « Le deseo una devota Semana Santa y una feliz Pascua de Resurrección, su amigo. » Plus copain encore, le cardinal de Naples, Crescenzio Sepe, m’a gratifié dans une lettre d’aimable : « Gentile Signore », avant de prendre congé par un très cool : « cordiali saluti ». Mgr Fabián Pedacchio, l’assistant particulier de François, a conclu sa missive ainsi : « Tout en recommandant vivement le Pape à vos prières, je vous prie d’agréer l’assurance de mon dévouement dans le Seigneur. » J’ai conservé des dizaines de lettres de cet acabit.
Heureux épistoliers d’un autre temps ! Peu de cardinaux utilisent l’e-mail en 2019 ; beaucoup lui préfèrent encore la poste, et quelques-uns le fax. Parfois, leurs assistants impriment les e-mails qu’ils reçoivent ; ils y répondent sur papier à la main ; aussitôt scannés et envoyés à leur destinataire !