Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— L’Évangile ne nous dit nulle part de mutiler notre cœur, mais il nous conseille de nous faire eunuques pour le royaume de Dieu. C’est ainsi que la question se pose à mes yeux, écrit-il à Julien Green.
Régler la question homosexuelle par la chasteté, cette forme de castration, pour faire plaisir à Dieu : l’idée de Maritain, veinée de masochisme, est forte. Elle fera école au Vatican chez une majorité de cardinaux et d’évêques de l’après-guerre. « Rester roi de ses douleurs », aurait dit Aragon, un autre écrivain de génie qui chanta bruyamment en public « les yeux » de sa femme Elsa, pour mieux courir les garçons en privé.
Dans une lettre à Cocteau, Maritain fait un autre aveu limpide : l’amour de Dieu est le seul capable de faire oublier les amours terrestres qu’il a connues et « quoi qu’il m’en coûte de le dire, je le sais autrement que par les livres ».
« Autrement que par les livres » ? On devine que la question homosexuelle a été brûlante dans la jeunesse de Jacques Maritain, homme d’ailleurs effeminé et sensible, épris de sa mère jusqu’à la caricature, et qui a préféré détruire ses carnets de notes intimes pour éviter que ses biographes « s’aventurent trop loin » ou ne découvrent quelque « vieille affaire personnelle » (selon les mots de son biographe, Jean-Luc Barré).
— Je n’ai pas voulu introduire ce mot, ce label d’« homosexualité », dans ma biographie de Maritain car tout le monde l’aurait résumée à cela, me dit Barré lors d’un déjeuner à Paris. Mais j’aurais dû. Si je l’écrivais aujourd’hui, je dirais les choses plus clairement à ce sujet. On peut sans doute parler à propos de Maritain d’homosexualité latente sinon bien réelle.
LE GRAND AMOUR DE JEUNESSE DE JACQUES MARITAIN s’appelle Ernest Psichari. Les deux jeunes hommes sont encore adolescents lorsqu’ils se rencontrent au lycée Henri-IV à Paris, en 1899 (Jacques a seize ans). C’est le coup de foudre. Très vite, naît entre eux une « amitié d’amour » d’une force inimaginable. Unique, indéfectible, leur lien est une « grande merveille », selon le mot de Maritain à sa mère. À son père, Ernest confie : « Je ne saurais plus concevoir la vie sans l’amitié de Jacques ; ce serait me concevoir sans moi-même. » Cette passion est « fatale », écrit Maritain dans une autre lettre.
Leur relation passionnelle est maintenant assez bien connue. Récemment publiée, la correspondance entre les deux jeunes hommes – 175 lettres d’amour –, donne même un sentiment de vertige : « Je sens que nos deux inconnus se pénètrent doucement, timidement, lentement », écrit Maritain ; « Ernest, tu es mon ami. Toi seul » ; « Tes yeux sont des phares splendescents (sic). Tes cheveux sont une forêt vierge, pleine de chuchotements et de baisers » ; « Je t’aime, je vis, je pense à toi » ; « C’est en toi, en toi seul que je vis » ; « Tu es l’Apollon (…). Veux-tu partir avec moi vers l’Orient, là-bas, dans l’Inde ? Nous serons seuls dans un désert » ; « Je t’aime, je t’embrasse » ; « Tes lettres, mon bijou, me font un plaisir infini et je les relis sans cesse. Je suis amoureux de chacune de tes lettres, de tes a, de tes d, de tes n et de tes r ». Et comme Rimbaud et Verlaine, les deux amoureux signent leurs poèmes en joignant leurs initiales.
Cette fusion totale avec l’être aimé a-t-elle été consommée, ou est-elle restée chaste ? Nous ne le savons pas. Yves Floucat, philosophe thomiste, spécialiste de l’œuvre de Maritain et de Julien Green, cofondateur du Centre Jacques Maritain, et que j’interroge chez lui à Toulouse, pense qu’il s’agissait bien d’« une amitié passionnelle mais chaste ». Celui-ci ajoute, bien qu’il n’ait aucune preuve naturellement, ni de leur passage à l’acte, ni du contraire, que ce fut « un véritable amour entre personnes du même sexe ».
Le frère Jean-Miguel Garrigues du couvent des dominicains de Toulouse, où Maritain a fini ses jours, m’explique de son côté :
— La relation entre Jacques et Ernest était bien plus profonde qu’une simple camaraderie. Je dirais qu’elle fut aimante plutôt qu’amoureuse en ce sens qu’elle était plus commandée par le désir du cœur d’aider l’autre à être heureux que par la convoitise affective ou charnelle. Pour Jacques, elle était plus de l’ordre de « l’amour d’amitié » que de l’homophilie, si on comprend celle-ci comme un désir de la libido plus ou moins sublimé. Ernest, en revanche, a eu une vie homosexuelle active pendant des années.
L’homosexualité pratiquante de Psichari ne fait, en effet, plus aucun doute aujourd’hui : elle est confirmée par une biographie récente, par la publication de ses Carnets de route et par l’apparition de nouveaux témoignages. C’est même une homosexualité très active : il a eu d’innombrables liaisons intimes en Afrique – sur le mode Gide – et a eu recours à des prostitués masculins en métropole, jusqu’à sa mort.
Dans une correspondance restée longtemps inédite entre Jacques Maritain et l’écrivain catholique Henri Massis, les deux meilleurs amis d’Ernest Psichari reconnaissent explicitement son homosexualité. Ainsi, Massis s’inquiète même que « la terrible vérité [soit] un jour révélée ».
Il faut dire qu’André Gide n’a pas hésité à « outer » Psichari dans un article de la Nouvelle Revue française en septembre 1932. L’écrivain catholique Paul Claudel, très attristé par cette révélation, propose une contre-attaque qu’il a déjà employée pour Arthur Rimbaud : si Ernest s’est converti alors qu’il était homosexuel, c’est une victoire merveilleuse de Dieu. Et Claudel de résumer l’argument : « L’œuvre de Dieu dans une telle âme n’en est que plus admirable. »
Toujours est-il qu’Ernest Psichari meurt au combat à trente et un ans, tué d’une balle allemande dans la tempe, le 22 août 1914. Jacques apprend la nouvelle quelques semaines plus tard. Selon son biographe, le choc de l’annonce de la mort d’Ernest est vécu dans la stupeur et la douleur. Jacques Maritain ne s’est jamais consolé de la disparition de l’être aimé et il n’a jamais réussi à oublier celui qui fut son grand amour de jeunesse◦– avant le Christ, et avant Raïssa. Il partira, des années plus tard, sur ses traces jusqu’en Afrique, fréquentera durablement la sœur d’Ernest, et, pendant la Seconde Guerre mondiale, souhaitera se battre pour aller « mourir comme Psichari ». Toute sa vie, Jacques évoquera constamment l’être aimé et, ayant perdu son Eurydice, il parlera du « désert de la vie » depuis la mort d’Ernest. Un chagrin éprouvé, en effet, « autrement que par les livres ».
POUR COMPRENDRE LA SOCIOLOGIE SI PARTICULIÈRE DU CATHOLICISME, et singulièrement celle du Vatican sur le sujet qui est le mien, il faut donc s’appuyer sur ce que je choisis ici d’appeler le « code Maritain ». L’homosexualité sublimée, sinon refoulée, se traduit souvent par le choix du célibat et de la chasteté et, plus souvent encore, par une homophobie intériorisée. Or, c’est dans cette atmosphère et ce mode de pensée du « code Maritain » qu’ont grandi la plupart des papes, des cardinaux et des évêques âgés de plus de soixante ans aujourd’hui.