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L'assommoir

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L'assommoir
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Maman Coupeau et Gervaise parlerent des Lorilleux, en mettant la table, des trois heures. Elles avaient accroche de grands rideaux dans la vitrine; mais, comme il faisait chaud, la porte restait ouverte, la rue entiere passait devant la table. Les deux femmes ne posaient pas une carafe, une bouteille, une saliere, sans chercher a y glisser une intention vexatoire pour les Lorilleux. Elles les avaient places de maniere a ce qu'ils pussent voir le developpement superbe du couvert, et elles leur reservaient la belle vaisselle, sachant bien que les assiettes de porcelaine leur porteraient un coup.

-Non, non, maman, cria Gervaise, ne leur donnez pas ces serviettes-la! J'en ai deux qui sont damassees.

-Ah bien! murmura la vieille femme, ils en creveront, c'est sur.

Et elles se sourirent, debout aux deux cotes de cette grande table blanche, ou les quatorze couverts alignes leur causaient un gonflement d'orgueil. Ca faisait comme une chapelle au milieu de la boutique. -Aussi, reprit Gervaise, pourquoi sont-ils si rats!... Vous savez, ils ont menti, le mois dernier, quand la femme a raconte partout qu'elle avait perdu un bout de chaine d'or, en allant reporter l'ouvrage. Vrai! si celle-la perd jamais quelque chose!... C'etait simplement une facon de pleurer misere et de ne pas vous donner vos cent sous.

-Je ne les ai encore vus que deux fois, mes cent sous, dit maman Coupeau.

-Voulez-vous parier! le mois prochain, ils inventeront une autre histoire... Ca explique pourquoi ils bouchent leur fenetre, quand ils mangent un lapin. N'est-ce pas? on serait en droit de leur dire: " Puisque vous mangez un lapin, vous pouvez bien donner cent sous a votre mere. " Oh! ils ont du vice!... Qu'est-ce que vous seriez devenue, si je ne vous avais pas prise avec nous?

Maman Coupeau hocha la tete. Ce jour-la, elle etait tout a fait contre les Lorilleux, a cause du grand repas que les Coupeau donnaient. Elle aimait la cuisine, les bavardages autour des casseroles, les maisons mises en l'air par les noces des jours de fete. D'ailleurs, elle s'entendait d'ordinaire assez bien avec Gervaise. Les autres jours, quand elles s'asticotaient ensemble, comme ca arrive dans tous les menages, la vieille femme bougonnait, se disait horriblement malheureuse d'etre ainsi a la merci de sa belle-fille. Au fond, elle devait garder une tendresse pour madame Lorilleux; c'etait sa fille, apres tout.

-Hein? repeta Gervaise, vous ne seriez pas si grasse, chez eux? Et pas de cafe, pas de tabac, aucune douceur!... Dites, est-ce qu'ils vous auraient mis deux matelas a votre lit?

-Non, bien sur, repondit maman Coupeau. Lorsqu'ils vont entrer, je me placerai en face de la porte pour voir leur nez.

Le nez des Lorilleux les egayait a l'avance. Mais il s'agissait de ne pas rester plante la, a regarder la table. Les Coupeau avaient dejeune tres tard, vers une heure, avec un peu de charcuterie, parce que les trois fourneaux etaient deja occupes, et qu'ils ne voulaient pas salir la vaisselle lavee pour le soir. A quatre heures les deux femmes furent dans leur coup de feu. L'oie rotissait devant une coquille placee par terre, contre le mur, a cote de la fenetre ouverte; et la bete etait si grosse, qu'il avait fallu l'enfoncer de force dans la rotissoire. Ce louchon d'Augustine, assise sur un petit banc, recevant en plein le reflet d'incendie de la coquille, arrosait l'oie gravement avec une cuiller a long manche. Gervaise s'occupait des pois au lard. Maman Coupeau, la tete perdue au milieu de tous ces plats, tournait, attendait le moment de mettre rechauffer l'epinee et la blanquette. Vers cinq heures, les invites commencerent a arriver. Ce furent d'abord les deux ouvrieres, Clemence et madame Putois, toutes deux endimanchees, la premiere en bleu, la seconde en noir; Clemence tenait un geranium, madame Putois, un heliotrope; et Gervaise, qui justement avait les mains blanches de farine, dut leur appliquer a chacune deux gros baisers, les mains rejetees en arriere. Puis, sur leurs talons, Virginie entra, mise comme une dame, en robe de mousseline imprimee, avec une echarpe et un chapeau, bien qu'elle eut eu seulement la rue a traverser. Celle-la apportait un pot d'oeillets rouges. Elle prit elle-meme la blanchisseuse dans ses grands bras et la serra fortement. Enfin, parurent Boche avec un pot de pensees, madame Boche avec un pot de reseda, madame Lerat avec une citronnelle, un pot dont la terre avait sali sa robe de merinos violet. Tout ce monde s'embrassait, s'entassait dans la chambre, au milieu des trois fourneaux et de la coquille, d'ou montait une chaleur d'asphyxie. Les bruits de friture des poelons couvraient les voix. Une robe qui accrocha la rotissoire, causa une emotion. Ca sentait l'oie si fort, que les nez s'agrandissaient. Et Gervaise etait tres aimable, remerciait chacun de son bouquet, sans cesser pour cela de preparer la liaison de la blanquette, au fond d'une assiette creuse. Elle avait pose les pots dans la boutique, au bout de la table, sans leur enlever leur haute collerette de papier blanc. Un parfum doux de fleurs se melait a l'odeur de la cuisine.

-Voulez-vous qu'on vous aide? dit Virginie. Quand je pense que vous travaillez depuis trois jours a toute cette nourriture, et qu'on va rafler ca en un rien de temps!

-Dame! repondit Gervaise, ca ne se ferait pas tout seul... Non, ne vous salissez pas les mains. Vous voyez, tout est pret. Il n'y a plus que le potage...

Alors on se mit a l'aise. Les dames poserent sur le lit leurs chales et leurs bonnets, puis releverent leurs jupes avec des epingles, pour ne pas les salir. Boche, qui avait renvoye sa femme garder la loge jusqu'a l'heure du diner, poussait deja Clemence dans le coin de la mecanique, en lui demandant si elle etait chatouilleuse; et Clemence haletait, se tordait, pelotonnee et les seins crevant son corsage, car l'idee seule des chatouilles lui faisait courir un frisson partout. Les autres dames, afin de ne pas gener les cuisinieres, venaient egalement de passer dans la boutique, ou elles se tenaient contre les murs, en face de la table; mais, comme la conversation continuait par la porte ouverte, et qu'on ne s'entendait pas, a tous moments elles retournaient au fond, envahissant la piece avec de brusques eclats de voix, entourant Gervaise qui s'oubliait a leur repondre, sa cuiller fumante au poing. On riait, on en lachait de fortes. Virginie ayant dit qu'elle ne mangeait plus depuis deux jours, pour se faire un trou, cette grande sale de Clemence en raconta une plus raide: elle s'etait creusee, en prenant le matin un bouillon pointu, comme les Anglais. Alors, Boche donna un moyen de digerer tout de suite, qui consistait a se serrer dans une porte, apres chaque plat; ca se pratiquait aussi chez les Anglais, ca permettait de manger douze heures a la file, sans se fatiguer l'estomac. N'est-ce pas? la politesse veut qu'on mange, lorsqu'on est invite a diner. On ne met pas du veau, et du cochon, et de l'oie, pour les chats. Oh! la patronne pouvait etre tranquille: on allait lui nettoyer ca si proprement, qu'elle n'aurait meme pas besoin de laver sa vaisselle le lendemain. Et la societe semblait s'ouvrir l'appetit en venant renifler au-dessus des poelons et de la rotissoire. Les dames finirent par faire les jeunes filles; elles jouaient a se pousser, elles couraient d'une piece a l'autre, ebranlant le plancher, remuant et developpant les odeurs de cuisine avec leurs jupons, dans un vacarme assourdissant, ou les rires se melaient au bruit du couperet de maman Coupeau, hachant du lard.

Justement, Goujet se presenta au moment ou tout le monde sautait en criant, pour la rigolade. Il n'osait pas entrer, intimide, avec un grand rosier blanc entre les bras, une plante magnifique dont la tige montait jusqu'a sa figure et melait des fleurs dans sa barbe jaune. Gervaise courut a lui, les joues enflammees par le feu des fourneaux. Mais il ne savait pas se debarrasser de son pot; et, quand elle le lui eut pris des mains, il begaya, n'osant l'embrasser. Ce fut elle qui dut se hausser, poser la joue contre ses levres; meme il etait si trouble, qu'il l'embrassa sur l'oeil, rudement, a l'eborgner. Tous deux resterent tremblants.

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