Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Saladin désirait l’argent pour l’argent; c’était un calculateur étroit, un ambitieux sage qui voulait amasser d’abord, pour arrondir ensuite son pécule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.
Ces avares naïfs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu’ils grattent leur trou avec une lenteur acharnée, comme le ver qui a raison du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu’au fer.
Sa force était dans ce fait énoncé par lui-même et qui résumait l’exacte vérité: il n’avait jamais eu qu’une idée depuis l’âge de raison. Il suivait une affaire, romanesque au début, mais à laquelle sa persistance donnait une base réelle. Il avait travaillé en vue de cette affaire et non pas pour autre chose. Sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Saphir, calculée avec une audacieuse prudence, se rapportait à son affaire. Dans les premières années qui suivirent l’enlèvement de Petite-Reine et alors que personne ne faisait attention à lui, il avait trouvé moyen de quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu’à Paris, accomplissant pour cela de véritables voyages.
C’était ici son élément: la petite ruse, le travail de furet. Il avait battu le quartier Mazas pouce à pouce, et, bien sûr de n’être pas reconnu, il était parvenu à savoir, par les voisins, par madame Noblet, par les bas employés du bureau de police, tout ce qui se pouvait apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu’elle avait mené, son départ mystérieux, et jusqu’au nom, que personne ne savait, de l’homme qui l’avait enlevée.
Ceci était le principal, et c’était un chef-d’œuvre d’induction. Saladin avait un souvenir très vif de l’étranger qui l’avait arrêté au guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l’enfant. D’après les récits des voisins, il ne doutait pas que cet homme fût l’auteur de l’enlèvement. Pour savoir son nom, il dépensa une semaine et tout l’argent qu’il avait à désaltérer le garçon de bureau du commissaire. Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu’il ignorait lui-même, mais, à force de l’interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l’énigme.
Il y avait un homme qui avait proposé des primes pour activer la recherche de l’enfant, et cet homme s’appelait le duc de Chaves.
Saladin ne demanda plus rien et cessa de rôder dans le quartier Mazas.
Depuis lors il s’assit en face de cet unique problème: retrouver le duc de Chaves. Ses premières investigations le convainquirent d’un fait qu’il avait deviné: le duc de Chaves était puissamment riche.
Mais il avait quitté la France avec toute sa maison au mois de mai 1852, et Saladin, malgré toute sa diplomatie, n’avait aucun moyen d’explorer le Nouveau Monde où monsieur le duc s’était rendu.
Il patienta sans abandonner un seul instant son rêve. Le temps remplace l’outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou et couper un barreau d’acier avec un cheveu, s’il y met le temps.
La confrérie des artistes en foire, sans être organisée comme celle des francs-maçons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois son pauvre bras jusqu’aux confins de l’univers. Tel hardi virtuose du trapèze traverse parfois l’océan, et l’homme à la poupée alla, dit-on, une fois jusqu’à la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le bienfait de la ventriloquie.
Après des années de vains efforts, Saladin eut tout d’un coup les renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal de première classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont il avait tout bonnement résolu de se constituer l’héritier.
Monsieur le duc de Chaves était marié en secondes noces à une Française qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour opérer la vente des immenses domaines qu’il possédait au Brésil, dans la province de Para, et songeait à revenir en Europe.
Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l’horizon fantastique de son plan se rapprochait à vue d’œil. Dans le paroxysme de sa joie il commit sa première et sa dernière imprudence.
Jusqu’alors il avait agi sur le cœur et l’imagination de Saphir au moyen de leviers, parfaitement appropriés à l’état intellectuel de la jeune fille. Ce n’était pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais c’aurait pu être un suborneur, s’il y avait vu son intérêt. Son affaire se présentait à lui, en ce temps-là sous la forme d’un mariage entre lui et l’héritière unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver là, il fallait se faire aimer; Saladin n’en était pas à entamer cette besogne, et s’il n’avait pas choisi pour entraîner sa future amante des lectures plus enflammées que les pages enfantines écrites par le citoyen Ducray-Duminil, c’est qu’il était prudent d’abord, et qu’ensuite il n’était pas très fort en littérature.
N’oublions pas d’ailleurs qu’il s’attaquait à une enfant, et qu’entre tous les produits du génie humain, Alexis ou la Maisonnette dans les bois, Victor ou l’Enfant de la forêt et autres sont les plus propres à exalter les imaginations naïves dans la question des mères perdues et retrouvées.
Saladin était, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et gauche, par conséquent brutal, quand il se contraignait lui-même à montrer de la hardiesse.
Souvenons-nous en outre qu’à l’âge de trente ans il ne devait point avoir de barbe.
Tant qu’il parla de la sainte que Saphir voyait en rêve, de la mère vaguement adorée, il fut éloquent et Saphir l’écouta avec des larmes dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-même, il devint imprudent, et une terreur instinctive s’empara de la fillette.
Nous savons le reste; Saphir s’enfuit hors de sa cabine et vint se mettre sous la protection du couple Canada.
Mais c’est ici que la véritable valeur de notre héros se révèle.
La situation se présentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre eût courbé la tête, Saladin la redressa.
– Il s’agit d’avaler un sabre, dit-il à Similor ému par la solennité de la convocation; papa Échalot et la Canada veulent nous faire des misères, c’est l’occasion d’entreprendre un voyage dans la capitale avec argent de poche et pension viagère que je me charge d’obtenir. Fais le mort, c’est moi qui ai la parole.
Similor était subjugué; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par mois.
À Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu’il ne l’avait craint. Le duc et la duchesse de Chaves étaient revenus en Europe, mais, par un caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse entraîna son mari dans un voyage sans fin à travers nos provinces. Ils faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des compagnons du devoir.
Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans, stupéfait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces généraux habiles et prudents qui emploient les heures de l’attente à fortifier leurs positions; c’était un Wellington que ce Saladin, et le précautionneux héros de l’Angleterre eût admiré les lignes et les défenses qu’il traça autour de son affaire.