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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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Après une heure d’attente, pendant laquelle son estomac à jeun lui parla plusieurs fois, il vit sortir un garçon de la maison Désiré qui courut chercher un coupé sur le boulevard. Le coupé était pour monsieur le comte qui laissa le restaurant, frais et dispos, après avoir pris son chocolat.

Le coupé tourna l’angle du boulevard et trotta vers la Madeleine.

– Papa va dinguer, se dit Saladin, mais c’est un détail. Ce qui m’afflige c’est de ne pas pouvoir user ses jambes au lieu des miennes.

Il ne fallait pas penser à avertir Similor. Le cheval du coupé était par hasard un trotteur passable, et tout ce que put faire Saladin ce fut de ne le point perdre de vue.

Il était maigre, ce Saladin, il avait de longues jambes effilées comme celles d’un cerf, et une haleine à rester trois minutes sous l’eau. Quand le coupé s’arrêta, à une demi-lieue de là, devant la porte d’un magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré, c’est à peine si Saladin avait au front quelques gouttes de sueur.

Monsieur le comte paya le coupé et disparut derrière les ventaux de l’élégante porte cochère qui se referma.

Le cœur de Saladin n’avait pas battu pendant sa course, mais, à ce moment, il s’agita doucement.

– C’est de la chance! se dit-il, je parierais trois francs que je suis tombé du premier coup sur le nid de l’oiseau!

Il regarda l’hôtel attentivement. C’était une de ces splendides demeures, bâties entre cour et jardin, dont la façade regarde le faubourg et qui déploient sur l’avenue Gabrielle leur arrière-face plus riche encore.

Je ne sais pourquoi Saladin songea:

– C’est tout près de l’hôtel de Praslin, où il y eut un duc qui tua une duchesse.

Comme il pensait cela, un homme le heurta en passant.

Saladin ôta son chapeau et s’écarta, car il était prudent et poli. L’homme qui l’avait heurté ne le vit même pas. C’était un personnage de haute taille, très brun de poil et de peau, mais ayant déjà dans sa barbe et dans ses cheveux des touffes grisonnantes.

Beaucoup de gens vous diront que la richesse se devine indépendamment du costume ou de tout autre signe extérieur, y compris la distinction du visage et de la tournure. Il y a plus, ce signe subtil qui est comme la couleur ou l’odeur de la richesse est souvent le contraire absolu de la distinction.

Saladin aurait parié que ce personnage au teint de bistre était pour le moins millionnaire.

Celui-ci entra dans une allée qui faisait face au magnifique hôtel et s’y cacha maladroitement, comme ces barbons de comédie qui jouent le rôle d’espion en laissant voir à tous, les fils blancs dont sont cousues leurs finesses.

Saladin n’était pas un esprit romanesque, tant s’en faut; il repoussa l’idée trop commode que cet homme pouvait bien être le fameux duc qui lui avait donné une pièce de vingt francs au guichet de la rue Cuvier. C’eût été à son sens un bonheur excessif que de tomber ainsi du premier coup en plein milieu d’un drame qui aurait troublé si favorablement l’eau où il se proposait de pêcher.

Et pourtant ses vagues souvenirs s’éveillaient: il est certain que l’homme du guichet de la rue Cuvier, l’homme qui avait offert des primes aux agents de la police pour retrouver Petite-Reine, le duc de Chaves enfin, le mari actuel de la Gloriette, avait cette peau de bistre et cette barbe noire comme de l’encre.

Involontairement Saladin répéta en lui-même et cette fois avec un sourire crueclass="underline"

– C’est tout près de l’hôtel de Praslin où il y eut un duc qui tua une duchesse!

XXI Le duc de Chaves

Un assez long temps se passa. Les yeux ronds de Saladin dévoraient les comestibles étalés derrière les carreaux d’un restaurant voisin, mais il était trop prudent pour courir la chance de perdre une occasion pareille en écoutant le cri de son appétit. Il chercha bien du regard un boulanger qui fût en vue de l’hôtel; n’en trouvant point, il se résigna stoïquement à supporter la faim, plutôt que d’abandonner son poste.

Son point de départ était assurément assez vague. La somnambule de la rue Tiquetonne ne lui avait pas dit autre chose, sinon qu’une grande dame semblait prête à dépenser des sommes considérables pour retrouver un petit bracelet sans valeur. Un seul nom avait été prononcé, celui du jeune Hector de Sabran. Quant à la grande dame, Saladin n’avait aucun motif assuré de penser qu’il fût réellement à la porte de sa demeure; et à supposer même que l’hôtel fût réellement à elle, Saladin n’en pouvait conclure que la maîtresse de l’hôtel fût justement la Gloriette, c’est-à-dire madame la duchesse de Chaves.

D’un autre côté, cet incident du prétendu millionnaire qui l’avait heurté tout à l’heure en passant, n’acquérait de valeur que si l’hôtel d’en face appartenait bien véritablement aux Chaves.

Toutes ces choses tournaient dans un cercle vicieux.

Et pourtant Saladin, à mesure que les minutes s’ajoutaient aux minutes, sentait grandir en lui une conviction profonde. Il avait beau se gourmander lui-même et se dire qu’aucun fait positif n’étayait son espoir, ce n’était plus de l’espoir qu’il avait, c’était presque une certitude.

Il était aux environs de midi quand le comte Hector avait renvoyé sa voiture devant la porte de l’hôtel. Deux heures sonnèrent à une horloge voisine.

Saladin se dit résolument:

– On passera la nuit s’il le faut. On a le temps.

Il ajouta:

– Mon bonhomme noir n’a pas eu la même patience que moi; il s’est lassé de faire faction.

L’allée en effet était vide derrière lui.

Mais un cigare à moitié fumé tomba aux pieds de Saladin. Il leva la tête instinctivement et vit briller deux gros yeux derrière les persiennes entrouvertes d’une fenêtre de l’entresol.

– Tiens, tiens, murmura-t-il, ça se complique, mon richard a trouvé une autre guérite.

La porte cochère de l’hôtel s’ouvrit en ce moment à deux battants.

Dans la vie du marquis Saladin les émotions n’abondaient pas. Il n’avait jamais aimé ni père, ni mère, ni frère, ni sœur; mais le cœur peut battre sans cela. Saladin s’aimait lui-même incomparablement; il s’agissait en ce moment de lui-même; il fut obligé de s’appuyer aux volets d’une boutique, parce que ses jambes faiblissaient sous lui.

Qu’allait-il voir? Sa fortune? Sa ruine? Avait-il gagné ou perdu la première manche de cette romanesque partie qu’il préparait depuis tant d’années?

La porte cochère restait ouverte et rien ne paraissait.

Derrière les persiennes de l’entresol, l’homme à la barbe couleur d’encre moisie toussait en allumant un second cigare.

L’âme entière de Saladin était dans ses yeux. Il ne se faisait pas d’illusion; il y avait quatorze ans qu’il n’avait vu la Gloriette, et encore pouvait-on dire qu’il l’avait entrevue seulement: une fois à la baraque de madame Canada, une fois sur la place Mazas, au moment où elle confiait Petite-Reine à madame Noblet, la Bergère.

Il n’avait pas l’espoir de la reconnaître dans le sens ordinaire du mot; c’était pour cela un esprit bien trop sage, mais il avait présente dans ses moindres détails la figure de mademoiselle Saphir, et il se disait avec une certaine apparence de raison: je reconnaîtrai la mère par la fille.

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