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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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Son affaire changea du reste dix fois d’aspect et de tournure, bien que ce fût toujours la même affaire. Il la fit virer sur son axe, il la considéra sous vingt jours différents, il la posséda si absolument qu’en bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui échapper sans injustice.

Il ne s’agissait plus que de rencontrer l’ennemi. Voici comment Saladin trouva enfin l’occasion d’en venir aux mains.

Il faisait à la Bourse, en qualité de coulissier pour une somnambule supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame Lubin. L’affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est un des plus curieux mystères de Paris.

Un matin, madame Lubin l’accosta, radieuse, sous les grands arbres de la place de la Bourse, et le chargea d’une série d’opérations en lui disant:

– J’ai déniché une dame qui a égaré un petit bracelet de trente sous, et ça me vaudra ma richesse.

Saladin, toujours en présence de son idée fixe, resta frappé de ce mot. Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prétexte de lui rendre compte de ses achats et ventes.

La bonne femme était encore tout occupée de son aubaine.

– L’affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre avec une manière d’échappé de collège, un mignon garçon, ma foi! nous avons des personnes qui ne détestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est si jolie, si jolie!… Vous savez, pas d’âge, entre vingt-huit et trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s’appelle le comte Hector de Sabran.

– Et la dame? demanda Saladin à qui l’échappé de collège importait peu.

– Nisquette! répondit madame Lubin; ça ne donne pas volontiers son nom et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j’avais quelque chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte Hector, Grand-Hôtel, appartement n° 38. On a laissé trois louis.

Quand Saladin se trouva seul dans la rue après avoir quitté madame Lubin, il était ému comme à l’approche d’un grand événement. Il rentra chez lui et passa une nuit blanche à creuser son affaire, semblable à l’avocat qui repasse ses dossiers la veille de l’audience.

Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur sa préoccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu’à l’angle du boulevard et de la rue de la Chaussée-d ’Antin. Arrivé là, il lui mit la main sur l’épaule.

– C’est pour monter une petite mécanique, commença-t-il d’un air dégagé. Ce n’est pas grand-chose, mais il faut que ce soit mené joliment. Tu vas entrer au Grand-Hôtel, ici près, et tu vas demander monsieur le comte Hector de Sabran.

– Monsieur le comte Hector de Sabran, répéta Similor pour se mettre le nom dans la tête.

Saladin lui tendit un carré de papier où il avait écrit lui-même: Comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel.

– Ce jeune homme, continua-t-il, est au n° 38, tu frapperas à sa porte. Si c’est lui qui t’ouvre, tu lui diras: «Est-ce à monsieur Ginguenot que j’ai l’honneur de parler?»

– Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor.

– Juste! Mais c’est une opération de commerce en tout bien tout honneur. Si c’est au contraire un domestique qui se présente, tu demanderas monsieur le comte.

– Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi ça?

– Parce qu’il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta mission n’a pas d’autre but que de le bien voir pour le reconnaître plus tard.

– Tiens, tiens, répéta Similor, tu m’intéresses… après?

Saladin poursuivit:

– On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l’air bien étonné et tu diras: Pardon, ce n’est pas vous, c’est monsieur le comte Hector que je demande.

– Il me répondra: «Mais c’est moi qui suis le comte Hector!»

– Et tu riposteras: «Alors, je suis volé!» Tu tireras ta révérence et tu disparaîtras, à moins qu’on ne te demande des explications.

– Auquel cas, s’empressa de dire Similor, j’expliquerai comme quoi un particulier est venu à la boutique acheter ceci ou cela en se faisant passer pour monsieur le comte. Ça n’est pas malin, après?

– C’est tout. Marche.

Similor entra sous la voûte du Grand-Hôtel. Saladin avait eu soin de lui faire faire toilette, et d’ailleurs le Grand-Hôtel n’est pas à l’abri de recevoir de temps en temps quelques figures hétéroclites.

Saladin croisa sur le boulevard en l’attendant.

Au bout de dix minutes, Similor revint avec cet air triomphant qu’il avait même les jours où il était battu.

– Fait! fit-il. Monsieur le comte Hector est un jouvenceau très joli, qui a été bien fâché quand il a su qu’on avait levé chez nous trois paires de bottes vernies à son nom.

– Tu es bien sûr de le reconnaître?

– Quant à ça, oui.

Saladin le fit asseoir sur un banc en face de l’entrée du Grand-Hôtel, et s’y plaça près de lui.

– Veille aux voitures qui vont sortir, dit-il.

Après une demi-heure d’attente, un jeune homme très élégant sortit de l’hôtel, non pas en voiture, mais à pied.

– Voilà! dit aussitôt Similor; pas vrai qu’il est mignon, monsieur le comte?

Il voulut se lever, Saladin l’arrêta. Ce fut seulement lorsque Hector de Sabran eut fait une cinquantaine de pas en remontant vers la rue de la Chaussée-d ’Antin que Saladin commença à le suivre, en disant:

– Quand même il faudrait le filer toute la journée, on saura ce qu’on veut savoir.

La première étape ne fut pas longue; monsieur le comte se rendit tout simplement au café Désiré pour lire les journaux et prendre son chocolat.

Saladin était tout guilleret. Comme Similor, dont la curiosité s’exaltait, demandait des explications avec insistance, Saladin lui toucha la joue paternellement et lui dit:

– Ma vieille, c’est une invention délicate et de longueur; on versera plus tard dans ton sein les confidences indispensables. En attendant, tu as un rôle, sois à la hauteur de la mission que je vais te confier.

La mission consistait à faire le tour du pâté de maisons pour se poser en sentinelle à l’autre entrée de la maison Désiré, dans la rue Le Peletier, tandis que Saladin resterait à la porte donnant sur la rue Laffite.

– Comme ça, dit-il, on ne pourra pas le manquer. Voilà la consigne: s’il sort de ton côté, tu le files, quand même il irait aux antipodes; tu marques toutes les maisons où il s’arrêtera, et tu viens me faire ton rapport.

– Mais à quoi peut-il nous être bon, ce jeune premier-là? demanda Similor.

– Tu le sauras un jour, et ce sera ta récompense: au galop!

Monsieur le marquis de Saladin, resté seul, se promena de long en large sur le trottoir opposé. Les coulissiers, ses honorables confrères, qui abondent dans ce quartier, le reconnurent sans doute, mais respectèrent sa méditation, pensant:

– Il avale un sabre pour son déjeuner, le marquis! Ce ne sera pas encore demain qu’il fera concurrence à la maison Rothschild.

Saladin ne rêvait peut-être pas de faire jamais concurrence à la maison Rothschild, mais son imagination agréablement surexcitée lui montrait un coffre-fort large, profond et solide, tout plein de rouleaux d’or et de billets de banque, protégé par la plus compliquée de toutes les serrures de sûreté.

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