Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– Moi! murmura Similor, plus content qu’un hobereau du temps de Louis XIV qu’on eût fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot!
– Va! au galop.
Similor descendit les étages quatre à quatre, et Saladin se mit à parcourir la mansarde à grands pas. Il s’arrêtait chaque fois qu’il passait devant une petite glace, pendue entre les deux fenêtres, et s’y regardait en prenant des poses d’orateur.
– Les Canada sont à l’Esplanade pour les fêtes du 15 août, dit-il dès qu’il fut assis sur la banquette d’un coupé de place à côté de son «papa»: je suis allé de ce côté deux fois voir si ma tête est bien faite et si ma nouvelle tenue me change suffisamment.
– Avec un rien de moustache…, commença Similor.
– À quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J’ai passé trois fois devant Cologne, j’ai allumé mon cigare à la pipe de Poquet, et ils ne m’ont pas reconnu.
– Et mademoiselle Saphir?
– J’ai trouvé mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m’a dit: «Passez votre chemin.» Je me suis nommé. Elle m’a regardé par deux fois, puis elle a murmuré: «Vous êtes bien changé depuis le temps!» Je crois qu’elle avait quelque chose pour moi malgré tout, et que nous sommes tous les deux de même, ne sachant pas si nous avons envie de nous embrasser ou de nous mordre. Je lui ai défilé mon chapelet: des choses claires comme le jour et qui auraient séduit une momie. Elle m’a laissé aller jusqu’au bout, et puis elle m’a quitté le bras en me disant encore: «Passez votre chemin…»
Il soupira et ajouta:
– Ça vient de ce que je n’ai pas pu lui lâcher le secret tout entier.
Il était environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit:
– Toi, tu vas comprendre ça: il y a dans Paris une femme à qui j’ai volé son enfant pour cent francs; elle était dans ce temps-là très pauvre et pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.
– Et tu n’avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de railler.
– Tais-toi, dit pour la troisième fois le jeune homme, dont la voix tremblait d’émotion, le hasard arrange des machines qu’on n’inventerait pas. La femme dont je parle a épousé un duc dix fois millionnaire. Depuis quatorze ans, dans la sphère nouvelle où la fortune l’a placée, elle n’a pas passé une heure sans songer à sa fille, sans chercher sa fille, sans promettre à Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa vie en échange de sa fille! C’est une passion, c’est une folie qui grandit avec le temps.
– Et Saphir est sa fille? demanda l’ancien saltimbanque qui ne respirait plus.
Le fiacre avait traversé le boulevard et s’engageait dans la rue de Richelieu. Au lieu de répondre, Saladin donna l’ordre au cocher d’arrêter.
– Si j’avais dit à Saphir: vous êtes sa fille, murmura-t-il, je n’avais plus rien pour la tenir… Non, j’ai dû chercher autre chose.
Il descendit et Similor le suivit.
Tous deux s’arrêtèrent devant un magasin de modes, situé non loin de la rue Saint-Marc.
– Regarde, dit Saladin, la troisième jeune personne à droite… la blonde… la vois-tu?
– Je la vois.
– À qui ressemble-t-elle?
Similor hésita un instant, mais, la jeune fille ayant levé les yeux de son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l’une contre l’autre, et s’écria:
– Parole sacrée! elle ressemble à mademoiselle Saphir!
Saladin lui serra le bras fortement, et dit:
– Rentrons à la maison, ma vieille, j’avais peur de me tromper. Maintenant l’affaire est dans le sac, et nous sommes riches.
XX Saladin reconnaît l’ennemi
Nous n’avons pas d’autre prétention que d’offrir Saladin au lecteur comme un animal très curieux, pris sur le fait avec ses côtés défaillants et ses côtés puissants. Il venait de la foire, ce pays joyeux et gouailleur; il n’était ni gouailleur ni joyeux.
Ces bonnes gens à l’aspect grotesque à qui nous avons coutume de jeter en passant un regard distrait et dédaigneux vivent dans un milieu pauvre, mais qui participe à la féerie. Neuf sur dix parmi eux croient pour un peu à leurs paillettes.
Saladin ne croyait à rien, et cependant il subissait avec une certaine énergie l’effet rétrospectif de l’oripeau. Il avait gardé, il devait garder toujours cette puérile vanité qui est un peu la maladie de tous les comédiens. Vous l’eussiez passé à la lessive sans lui enlever l’emphase qui est l’éloquence même des tréteaux.
Il se croyait pétri d’esprit et ne se trompait pas tout à fait; il avait du moins l’esprit d’intrigue au plus haut degré, la patience et la volonté.
C’était un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de tranchant comme l’éperon qui taille le chemin des navires dans les glaces.
Soit pendant qu’il était encore dans l’établissement Canada, soit depuis qu’il l’avait quitté, le travail solitaire opéré par lui peut sembler énorme, malgré son résultat incomplet. Il s’était fait à lui-même une éducation, mal dirigée sans doute et mal conduite, mais qui comprenait, en somme, tout ce qu’un civilisé doit savoir. Il était allé plus loin, ne doutant de rien comme tous ceux qui n’ont pas la plus légère idée des choses, il s’était imaginé qu’on pouvait connaître le monde en regardant autour de soi. Cette vérité que le monde n’est visible que d’un certain point, sous un certain angle et à travers un certain milieu, échappe à beaucoup de gens plus expérimentés que Saladin.
J’ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui semblaient avoir été écrites en foire.
La prétention principale de Saladin, après tant d’efforts, était d’être un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-même à Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les rôles; et, comme il s’observait lui-même sans cesse, il mesurait avec orgueil les différences de son langage quand il causait avec Similor, par exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de Mme la duchesse de Chaves – car Saladin avait franchi le seuil d’une grande dame, et il était sorti vainqueur de cette épreuve.
L’aplomb consiste à ne pas voir les ridicules qu’on a. La timidité n’est qu’une clairvoyance plus ou moins exagérée qui donne à la vanité malade les apparences de la modestie, Saladin déguisé purement et simplement en homme du monde n’eût été qu’un comique d’assez bas étage, mais Saladin trouvant l’occasion de jouer au rose-croix bénéficiait de son ridicule même.
Les grandes douleurs sont crédules, les grandes passions sont superstitieuses. En face d’elles, il n’est souvent rien de tel que d’avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela.
Il y a d’ailleurs dans le monde des choses plus faciles à exécuter par un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que les aveugles ne sont jamais sujets au vertige.
Saladin devait réussir; il n’avait aucune des fantaisies qui allongent la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il était très sobre, et ce frémissement qui fait vibrer la jeunesse à l’aspect d’une femme lui était complètement inconnu. Il n’allait pas par sauts et par bonds, son allure était l’amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine cette fièvre froide des vrais avares qui n’ont d’autre but que la possession même.