Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
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L’histoire variait souvent dans ses détails, mais le thème restait à peu près celui-ci:
Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse à cause de son amour pour sa mère, illustre Polonaise victime d’un mari prussien. Son père l’avait chassé dès l’âge de quatorze ans, et le jeune Frantz de Rosenthal avait dès lors parcouru l’Europe, soutenu par des envois d’argent qu’il devait à la sollicitude de sa mère. Il avait ainsi perdu tout à fait l’accent allemand, et s’était fait une réputation de brillant cavalier dans diverses cours de l’Europe.
Malheureusement sa mère avait fini par succomber aux cruautés de son méprisable époux, lequel avait coupé les vivres à Frantz de Rosenthal.
– Ce n’est qu’une éclipse momentanée, disait en finissant le valet de chambre qui s’appelait Meyer. Notre bourreau n’est pas immortel, et d’après l’ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est appelé sous peu à jouir d’une fortune territoriale supérieure à l’apanage de la plupart des princes.
Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser prendre encore à des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup à l’américaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer, avait gardé à un si haut degré l’accent du vieux gamin de Paris, embelli par l’emphase du bonisseur en foire, que la confiance eût été véritablement sans excuse.
Il avait son genre d’esprit, ce malheureux Similor, il était habile à sa manière, et certes les préjugés ne le gênaient point: mais la chance lui manquait, selon son expression, excepté auprès des dames.
Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste, avec la déférence qu’on doit à un ancien serviteur. On avait vu le vieux Meyer jeté dehors, après une querelle où il avait soutenu peut-être son opinion un peu trop vivement, passer la nuit à la belle étoile ou dans ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais.
Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune maître n’avait pas tout à fait mauvais cœur, puisqu’il le reprenait toujours.
D’autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant à l’improviste avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis à la même table et fumant et trinquant fraternellement.
Il en était ainsi ce soir – un soir du mois d’août 1866 -, au moment où nous entrons dans le domicile modeste où végétait monsieur le marquis, en attendant l’immense héritage de ses pères.
C’était une chambre mansardée, située dans la rue Neuve-Saint-Georges et meublée assez proprement. Deux autres petites chambres complétaient un appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le marquis devait trois termes.
La table était servie, c’est-à-dire qu’il y avait sur un journal financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.
Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait lentement de long en large, les mains croisées derrière le dos.
C’était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, mais sa taille grêle lui gardait une apparence plus jeune; il était de ceux qui, plutôt grands que petits, n’ont pas l’air d’atteindre à la taille moyenne. Bien des gens l’auraient trouvé fort joli garçon; il avait des cheveux abondants, d’un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste et plus blanc que l’ivoire. Son nez était droit et mince, sa bouche trop large avait une certaine grâce dans le sourire, mais le regard de ses yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pénible, aussi bien que la blancheur, particulière de sa peau, où nulle trace de barbe ne paraissait.
Quant à Similor, c’était toujours le même bonhomme à la physionomie naïve et futée, tout en même temps, et imperturbable dans le solide contentement qu’il avait de soi-même.
– Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture, rien ne m’ôterait de l’idée que tu as du talent, puisque tu es mon fils naturel, mais tu as manqué ton coup dans Paris depuis trois ans et plus, c’est certain. Nous sommes brûlés sans avoir travaillé; les gens me rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester manchot.
Saladin arrêta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une expression de sincère mépris.
– J’ai mon idée, prononça-t-il tout bas.
Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les épaules.
– J’ai mon idée, répéta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens forts, et il y a des mazettes, c’est connu. Tu as fait mille et un coups dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?
Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.
– Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l’esprit comme ceux de ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbéciles; moi je suis de mon époque: un homme sérieux; je ne ferai jamais qu’une affaire, et cette affaire-là sera ma fortune.
Il tourna sur ses talons et se remit à marcher.
Similor, sans perdre une bouchée, le suivait du coin de l’œil. Sa physionomie était à peindre. On y eût trouvé de l’humilité parmi son orgueil et, au milieu de son mépris pour ce fanfaron qui venait de perdre trois années à s’efforcer vainement, je ne sais quelle attente involontaire et mystérieuse où il y avait une pointe d’admiration.
Il pensait:
– Étant tout petit, il avait des trucs étonnants, et si tout de même c’était la vérité qu’il manigance un grand mystère! N’empêche, reprit-il tout haut, que si on n’avait pas eu l’annuité des Canada, on se brosserait le ventre.
– On a l’annuité des Canada, répondit froidement Saladin, et c’est par moi qu’on l’a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent francs, j’ai touché vingt louis.
Similor enfla ses joues.
– Et ça me passe sous le nez, alors, s’écria-t-il, quoique la rente soit due surtout à l’amitié de Damon et Pythias qui m’unissait à Échalot anciennement.
Saladin, au lieu de répondre, vint prendre sa place à table, et se versa un demi-verre de vin.
– J’ai causé avec mademoiselle Saphir aujourd’hui, dit-il négligemment.
Similor bondit sur sa chaise.
– Ils sont à Paris! s’écria-t-il.
– Depuis quatre jours, répliqua Saladin.
– Et tu le savais!
– Tu sais bien que je sais tout, bonhomme.
– Et tu ne le disais pas!
– Tu sais bien que je ne te dis jamais rien.
Il but son verre à petites gorgées, et le reposa sur la table avec un geste de profond dédain.
– Ça ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon illustre père, dit-il en riant. J’ai proposé à Saphir une bonne place.
– Celle-là n’a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours ce qu’elle voudra.
Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s’accouda.
– Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d’intelligence, tu me serais très utile, car tu as bonne volonté; c’est l’éducation qui te manque, et le sérieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas vrai, reprit-il avec plus d’animation, où l’on a besoin de s’épancher avec n’importe qui ou n’importe quoi…