Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Le pavé de la cour sonna sous des pas de chevaux, et deux palefreniers se montrèrent habillés de leurs longues camisoles groseille; ils vinrent jusqu’à la porte, maintenant deux fringants chevaux.
Le comte Hector était sur l’un, l’autre portait une amazone vêtue de drap noir, avec le chapeau mexicain entouré d’un voile.
Saladin, par un mouvement irrésistible où il y avait plus que de la curiosité, traversa la moitié de la rue à la rencontre du cavalier et de l’amazone, derrière lesquels se refermait le portail de l’hôtel.
Sa première pensée fut celle-ci: «Elle est trop jeune!»
Et par le fait, c’était une jeune femme pleine de grâce et de beauté qui accompagnait l’heureux comte Hector.
Sous son voile on apercevait sa figure un peu pâle mais souriante, et ses grands yeux avaient cet éclat mouillé qui n’appartient qu’à la jeunesse.
Saladin était si près que le comte Hector fut obligé d’arrêter son cheval pour ne le point heurter.
– Rangez-vous donc, imbécile, dit involontairement le jeune gentilhomme.
Saladin ne se dérangea ni ne se fâcha. Il était sous le coup d’un étonnement qui allait jusqu’à la stupéfaction.
Sa seconde pensée fut celle-ci: «C’est elle, toute pareille à autrefois! Elle n’a pas même vieilli!»
La ressemblance avec mademoiselle Saphir, sur laquelle il comptait pour reconnaître cette fée qui allait lui donner la richesse, n’existait même pas. Point n’était besoin de cela. Saladin retrouvait par une sorte de miracle, malgré l’injure de quatorze années, la jeune et belle créature qui s’était assise à quelques pas de lui jadis sur les pauvres banquettes du Théâtre Français et Hydraulique, et qui, le lendemain, avait embrassé en pleurant Petite-Reine, sa fillette adorée que, par le fait de lui, Saladin, elle ne devait jamais revoir.
Il n’y avait qu’une seule différence, encore était-elle produite par le costume que portait la Gloriette.
La troisième pensée de Saladin fut un hommage rendu à l’aisance merveilleuse avec laquelle l’ancienne Gloriette portait ce costume nouveau.
– On dirait qu’elle n’a jamais fait autre chose! grommela-t-il entre ses dents, tandis que les deux beaux chevaux remontaient au pas le faubourg Saint-Honoré.
– Gare! lui cria un cocher d’omnibus.
Saladin, qui était resté au milieu de la rue, sauta de côté vivement.
– Gare! lui cria un cocher de fiacre.
Saladin n’eut que le temps de bondir sur le trottoir, et de là son regard, tourné par hasard vers la boutique où naguère il s’était appuyé, rencontra la fenêtre de l’entresol. Le bonhomme noir avait repoussé les persiennes. Il s’accoudait commodément au balcon et suivait d’un œil content mais un peu moqueur la promenade du cavalier et de l’amazone.
Une étrange gaieté entrouvrait sa large bouche et montrait, au milieu de ce visage si sombre, une rangée de dents blanches qui brillaient comme celles d’un carnassier.
Dans ces maisons que l’imagination bâtit à force d’hypothèses et qui tremblent au vent comme des châteaux de cartes, quand une des suppositions fondamentales arrive à devenir une vérité, tout l’édifice se consolide instantanément.
L’identité de la Gloriette, devenue dame et maîtresse de l’hôtel de Chaves, établissait par contrecoup l’identité du bonhomme noir et blanc qui était bien évidemment monsieur le duc de Chaves, surpris dans ses fonctions de mari jaloux.
Saladin ne savait pas encore à quoi cette circonstance pourrait lui servir, et il se demandait pour quelle raison monsieur le duc louait un entresol pour regarder sa femme, tandis qu’il eût pu la voir aussi bien derrière les persiennes de son cabinet.
Il était à la source des renseignements et voulut savoir, car pour les diplomates de sa sorte rien n’est à négliger. Il pesa sur l’éblouissant bouton de cuivre qui mettait en mouvement la sonnette de l’hôtel de Chaves, la porte s’ouvrit aussitôt.
Saladin entra d’un air dégagé et demanda au concierge, bien mieux habillé que lui, s’il était possible de voir monsieur le duc.
– Son Excellence est en voyage depuis deux jours, répondit le fonctionnaire avec majesté, et quand on veut avoir l’honneur d’être reçu par Son Excellence, on écrit pour demander audience.
Saladin remercia, salua et s’en alla. En s’en allant, comme il avait l’habitude de ne rien laisser traîner, il ramassa au coin d’une borne, dans un petit tas de poussière, un objet brillant qui pouvait être en or, et le glissa dans sa poche.
Ainsi le grand monsieur Jacques Laffitte, celui qui demanda un jour pardon à Dieu et aux hommes d’avoir fait la révolution de Juillet, commença-t-il sa fortune légendaire en sauvant une épingle.
Saladin était fixé désormais sur les motifs qu’avait eus Son Excellence pour choisir, en qualité d’observateur, cette fenêtre d’entresol.
Son Excellence jouait décidément tout au long la vieille comédie de l’époux soupçonneux qui veut surprendre sa femme.
Elle était fermée maintenant cette fenêtre. Monsieur le duc avait achevé sa besogne comme Saladin la sienne.
– C’est égal, se dit ce dernier, il n’a pas fait une si bonne journée que moi!
Content de lui et voyant l’horizon couleur d’or, il entra au restaurant dont l’étalage lui avait donné le supplice de Tantale et, contre ses habitudes d’économie, il se paya un plantureux déjeuner dînatoire.
Pendant cela, le comte Hector et sa belle compagne, qui était bien réellement madame la duchesse de Chaves, avaient tourné le coin de l’avenue Marigny et gagné la grande avenue des Champs-Elysées.
Le comte Hector était un charmant cavalier, assurément, mais madame la duchesse revenait d’un pays où les femmes font des miracles à cheval. C’était une amazone accomplie. La foule élégante qui encombrait à cette heure la grande route du lac la connaissait et lui faisait un succès de curiosité.
Ce sont, dit-on, des boîtes à médisances tous ces équipages coquets qui vont cueillir chaque jour, à la même heure, la plus enviée de toutes les voluptés parisiennes: la promenade au bois.
Ces bouquets de femmes, qui émaillent si brillamment l’avenue de l’Étoile, ont la réputation de cacher de longues et innombrables épines.
Peut-être, en effet, médisaient-elles de madame la duchesse et de son trop jeune chevalier servant, mais il n’y paraissait point en vérité au milieu de tant de saluts empressés et de bienveillants sourires.
Par exemple, on ne ménageait pas monsieur le duc absent. Toutes les dames s’accordaient à dire que c’était un sauvage d’autant plus disgracieux qu’il pouvait passer pour un ancien bel homme, la chose la plus détestée qui soit au monde. C’était un joueur effréné, un duelliste de farouche humeur qui gardait sur le terrain la sombre mine d’un tyran de mélodrame. C’était un buveur que le vin ne savait pas égayer et ses histoires galantes elles-mêmes avaient je ne sais quelle funèbre couleur de tragédie.
Ah! certes, dans ces charmants comités qui roulaient en ressassant l’éternel radotage des nouvelles à la main, la malveillance n’était pas pour madame la duchesse. Elle eût été radicalement excusable si on avait su à peu près d’où elle venait.