Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Zoé avait attrapé un bout de la manche de son sweat-shirt et le mâchonnait, l’air douloureux.
— D’abord, chérie, commença Joséphine en se demandant comment il fallait répondre à cet affront, un garçon ne classe pas les filles selon la qualité de leur vagin. Un garçon sensible n’utilise pas une fille comme une marchandise.
— Oui mais Max, c’est mon copain…
— Alors il faut que tu lui dises que tu es fière de ne pas être sur sa liste.
— Même si c’est un mensonge ?
— Comment, un mensonge ?
— Ben oui… j’aimerais bien être sur la liste.
— Vraiment ? Eh bien… tu vas lui dire que ce n’est pas délicat de classer les filles comme ça, qu’entre un homme et une femme on ne parle pas de vagin mais de désir…
— C’est quoi, le désir, maman ?
— C’est quand on est amoureux de quelqu’un, qu’on a très envie de l’embrasser mais qu’on attend, on attend et toute cette attente… c’est le désir. C’est quand on ne l’a pas encore embrassé, qu’on en rêve en s’endormant, c’est quand on imagine, qu’on tremble en l’imaginant et c’est si bon, Zoé, tout ce temps-là où on se dit que peut-être, peut-être on va l’embrasser mais on n’est pas sûre…
— Alors on est triste.
— Non. On attend, le cœur se remplit de cette attente… et le jour où il t’embrasse… Alors là, c’est un feu d’artifice dans tout ton cœur, dans toute ta tête, tu as envie de chanter, de danser et tu deviens amoureuse.
— Alors je suis déjà amoureuse ?
— Tu es encore très petite, tu dois attendre…
Jo chercha une image pour montrer à Zoé que Max n’était pas un amoureux pour elle.
— C’est comme, déclara-t-elle, comme si toi, tu parlais à Max de son zizi. Comme si tu lui disais, je veux bien t’embrasser mais il faut que je voie ton zizi d’abord.
— Il m’a déjà proposé de voir son zizi ! Alors il est amoureux, lui aussi ?
Joséphine sentit son cœur battre à toute allure. Rester calme, ne pas montrer son affolement, ne pas s’énerver ni s’emporter contre Max.
— Et… il te l’a montré ?
— Non. Parce que j’ai pas voulu…
— Eh bien, tu vois… C’est toi qui as eu raison ! Toi, la plus petite ! Parce que, sans le savoir, tu voulais pas voir son zizi, tu voulais de la tendresse, de l’attention, tu voulais qu’il reste à côté de toi et que vous attendiez tous les deux avant de faire quoi que ce soit…
— Oui mais, maman, il l’a montré à d’autres filles et depuis, il dit que je le colle, que je suis un bébé.
— Zoé, il faut que tu comprennes quelque chose. Max Barthillet a quatorze ans, presque quinze, il a l’âge d’Hortense, il devrait être ami avec elle. Pas avec toi ! Il faut peut-être que tu te trouves un autre ami…
— C’est lui que je veux, maman !
— Oui, je sais, mais vous n’êtes pas du tout sur la même longueur d’onde. Il faut que tu t’éloignes pour que tu lui redeviennes précieuse. Que tu joues la Princesse Mystère. Ça marche toujours, avec les garçons. Ça prendra un peu de temps mais, un jour, il reviendra vers toi et il apprendra à être délicat. C’est ça ta mission : apprendre à Max à être un vrai amoureux.
Zoé réfléchit un instant, laissa tomber le bord de sa manche et ajouta, désabusée :
— Ça veut dire que je vais être toute seule.
— Ou que tu vas te trouver d’autres amis.
Elle soupira, se redressa et descendit des genoux de sa mère en tirant sur les jambes de son pantalon écossais.
— Tu veux venir avec Shirley et moi chez le coiffeur ? Il te fera de belles boucles comme tu les aimes…
— Non, j’aime pas le coiffeur, il tire les cheveux.
— Bon. Tu m’attends ici et tu travailles. Je peux te faire confiance ?
Zoé prit un air sérieux. Joséphine la regarda dans les yeux et lui sourit.
— Ça va mieux, mon amour ?
Zoé avait repris sa manche de sweat-shirt et la tétait à nouveau.
— Tu sais, maman, depuis que papa est parti, la vie, elle est pas drôle…
— Je sais, mon amour.
— Tu crois qu’il reviendra ?
— Je ne sais pas, Zoé. Je ne sais pas. En attendant, tu vas te faire plein de copains maintenant que tu ne seras plus toujours flanquée de Max. Il y a sûrement des tas de garçons et de filles qui veulent être amis avec toi mais qui pensent que Max prend toute la place.
— La vie, elle est dure pas que pour ça, soupira Zoé. Elle est dure pour tout.
— Allez, la secoua Jo en riant, pense à Noël, pense aux cadeaux que tu vas recevoir, pense à la neige, au ski… C’est pas gai, ça ?
— Moi je préférerais faire de la luge.
— Eh bien, on fera de la luge toutes les deux, d’accord ?
— On peut pas emmener Max Barthillet avec nous ? Il aimerait bien faire du ski et sa maman, elle a pas les sous pour…
— Non, Zoé ! s’écria Joséphine au bord de la crise de nerfs. Puis elle se calma et reprit : On n’emmène pas Max Barthillet à Megève ! On est invités chez Iris, on n’emmène pas des gens dans nos valises.
— Mais c’est Max Barthillet !
Joséphine fut sauvée de l’emportement par deux coups de sonnette rapides. Elle reconnut la main énergique de Shirley et, se baissant pour embrasser Zoé, lui recommanda de réviser son histoire en attendant sa sœur qui n’allait pas tarder à rentrer.
— Vous faites vos devoirs et, ce soir, on fête Noël avec Shirley et Gary.
— Et j’aurai mes cadeaux en avance ?
— Et tu auras tes cadeaux en avance…
Zoé s’éloigna en gambadant vers sa chambre. Joséphine la regarda et se dit qu’elle risquait bientôt d’être dépassée par ses deux filles.
Dépassée par la vie, en général.
Revenir au temps d’Érec et Énide. À l’amour selon Chrétien de Troyes.
L’amour courtois et ses mystères, ses effleurements, ses soupirs, ses douleurs enchantées, ses baisers volés et la haute idée de l’autre dont on arbore le cœur au bout de sa lance. J’étais faite pour vivre à cette époque-là. Ce n’est pas un hasard si je me suis prise de passion pour ce siècle. Princesse Mystère ! J’ai beau jeu de dire ça à ma fille, moi qui en suis incapable.
Elle soupira, prit son sac, ses clés et claqua la porte.
Ce n’est qu’une fois chez le coiffeur, la tête recouverte de papillotes en aluminium, que Joséphine reprit le fil de ses pensées et se confia à Shirley, qui, elle, se faisait faire une décoloration platine sur ses mèches de garçon.
— J’ai une drôle de tête, non ? demanda Jo en s’apercevant dans la glace, le scalp farci de nœuds argentés.
— T’as jamais fait de balayage ?
— Jamais.
— Fais un vœu si c’est la première fois.
Joséphine regarda le clown dans la glace et lui chuchota :
— Je fais le vœu que mes filles ne souffrent pas trop dans la vie.
— C’est Hortense ? Elle a encore frappé ?
— Non, c’est Zoé… chagrin d’amour à cause de Max Barthillet.
— Les chagrins d’amour de nos enfants, c’est ce qu’il y a de pire. On souffre autant qu’eux et on est impuissantes. La première fois que c’est arrivé à Gary, j’ai cru que j’allais mourir. J’aurais étripé la gamine.
Joséphine lui raconta « la liste des vagins exploitables ». Shirley éclata de rire.
— Moi je ne trouve pas ça drôle mais inquiétant !
— Ce n’est plus inquiétant puisqu’elle t’en a parlé : elle l’a évacué, et c’est formidable, elle te fait confiance. She trusts you ! Félicite-toi d’être une mère aimée au lieu de gémir sur les mœurs actuelles. C’est comme ça aujourd’hui et c’est comme ça partout. Dans tous les milieux, dans tous les quartiers… Donc, prends ton mal en patience et fais exactement ce que tu fais : de la présence douce. On a de la chance : on travaille à la maison. On est là pour écouter les moindres bobos et rectifier le tir.