La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #2
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Deno
- ISBN: 2-207-25634-0
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:
— Elle est trop voyante, beaucoup trop voyante. Savez-vous ce que j’apprécie en vous, sieur Sévérian ? Que vous préfériez Dorcas. Au fait, où est-elle ? L’avez-vous vue depuis votre retour parmi nous ?
— Je vous avertis, docteur. Ne la frappez pas.
— L’idée ne m’en serait même pas venue ; je crains seulement qu’elle ne se soit égarée. »
À son expression de surprise, je compris qu’il disait la vérité. « Nous n’avons fait que parler pendant un moment, lui répondis-je. Elle est allée chercher de l’eau.
— Voilà qui est courageux de sa part », remarqua-t-il. Et comme j’avais l’air intrigué, il ajouta : « Elle en a peur. Vous vous en êtes certainement aperçu, non ? Elle est propre, mais même quand elle se lave, ce n’est jamais dans plus d’un pouce d’eau ; et lorsque nous franchissons un pont, elle s’accroche en tremblant au bras de Jolenta. »
Dorcas arriva sur ces entrefaites, et si le Dr Talos fit un commentaire, je n’y prêtai pas attention. Lorsque nous nous étions retrouvés, ce matin même, ni l’un ni l’autre n’avions été capables de faire autre chose que de sourire et de nous serrer les mains, tant nous avions peine à croire à notre bonheur. Après avoir déposé les deux seaux qu’elle tenait, elle vint vers moi, paraissant me dévorer des yeux. « Tu m’as tellement manqué, dit-elle. Je me sentais si seule sans toi. »
À l’idée de quelqu’un à qui je puisse manquer, je me mis à rire et soulevai le bord de mon manteau de fuligine. « C’est ça, qui t’a manqué ?
— La mort ? Si la mort m’a manqué ? Non, c’est toi. » Elle prit le bord du manteau de mes mains et s’en servit pour me remorquer jusqu’à un alignement de peupliers servant à délimiter l’un des côtés de la Salle verte. « J’ai découvert un banc par là, au milieu de parterres. Viens t’asseoir avec moi. Ils pourront bien se passer de nous pendant un moment, après tant de jours, et Jolenta finira bien par sortir et trouver l’eau – qui de toute façon lui était destinée. »
Nous fûmes bientôt assez loin de l’animation qui régnait autour des tentes – jongleurs lançant leurs couteaux ou acrobates leurs enfants – pour nous sentir enveloppés par le silence de ces jardins. Ils représentent peut-être la plus grande superficie de terre jamais aménagée et paysagée pour le seul plaisir de l’œil, en dehors de ces étendues sauvages qui forment les jardins de l’Incréé, et dont nous ne pouvons voir les jardiniers. Une arche de verdure prise dans la haie servait d’entrée ; nous franchîmes l’ouverture étroite et nous nous retrouvâmes dans une sorte de verger aux rameaux tout blancs et parfumés, qui me rappelèrent un moment moins agréable, lorsque nous étions prisonniers des prétoriens, Jonas et moi, au milieu des pruniers en fleur. Toutefois, ces arbres-là avaient été plantés, me sembla-t-il, pour leurs qualités ornementales tandis que ceux-ci l’étaient pour leurs fruits. Dorcas avait cueilli une tige couverte d’une douzaine de boutons, et la ficha dans sa chevelure d’or pâle.
Derrière ce verger se trouvait un autre jardin, tellement ancien que j’eus le sentiment qu’il était oublié de tout le monde, mis à part des responsables de son entretien. Des têtes avaient été sculptées dans les repose-bras d’un banc de pierre mais leur usure était telle que l’on en distinguait à peine les traits. Il ne restait que quelques parterres des fleurs les plus simples, ainsi que deux ou trois plates-bandes d’herbes aromatiques – romarin, angélique, menthe, basilic, saxifrage – poussant dans une terre plus sombre que du chocolat et riche d’avoir été travaillée pendant d’innombrables années.
Un ruisseau minuscule parcourait également le jardin, et c’est sans doute là que Dorcas était venue puiser son eau. Il sourdait d’un point qui avait certainement été une fontaine, mais qui évoquait maintenant davantage une source ; elle montait dans une vasque de pierre peu profonde, et en débordait en babillant, avant de s’écouler en plusieurs méandres qui rejoignaient de petits canaux de pierre, qui irriguaient le verger. Nous nous assîmes sur le banc de pierre, et je déposai Terminus Est contre l’un des repose-bras. Dorcas prit mes mains dans les siennes.
« J’ai peur, Sévérian, dit-elle. Je fais des rêves épouvantables.
— Depuis que nous avons été séparés ?
— Non, tout le temps.
— Lorsque nous avons dormi ensemble, côte à côte dans le champ, tu m’as dit que tu sortais d’un rêve agréable ; tu as même ajouté qu’il était très précis et semblait réel.
— Agréable ? J’ai dû l’oublier, depuis. »
J’avais déjà remarqué comment elle prenait bien soin de détourner ses yeux de l’endroit où l’eau débordait de la fontaine à demi en ruine.
« Je rêve chaque nuit que je marche dans une rue commerçante. Je me sens heureuse, ou du moins satisfaite. J’ai de l’argent à dépenser, et j’ai une longue liste de tout ce que je veux acheter. Je n’arrête pas de me la réciter, tout en essayant de déterminer dans quel point du quartier j’aurais la possibilité d’obtenir la meilleure qualité pour le prix le plus intéressant.
« Mais peu à peu, tandis que j’avance de boutique en boutique, je prends conscience que tous ceux qui me croisent me haïssent et me méprisent ; je me rends compte que c’est parce qu’ils me prennent pour un esprit malfaisant qui se serait caché dans le corps de femme qu’ils ont sous les yeux. Je finis par entrer dans une échoppe minuscule, tenue par un couple de vieillards. Elle est assise à sa broderie, tandis que lui dispose ses marchandises pour moi sur le comptoir. J’entends derrière moi le bruit du fil qui court dans son ouvrage. »
Je l’interrompis : « Qu’est-ce que tu es venue acheter ?
— De tous petits vêtements. » Écartant les mains, elle figura une mesure d’un empan, « Peut-être des habits de poupée. Je me souviens en particulier de chemises en laine très fine. Je finis par en choisir une, et je tends mon argent au vieux monsieur. Mais ce n’est plus de l’argent – rien qu’une poignée d’ordure. »
Des sanglots lui secouaient les épaules, et je la pris dans mes bras pour la calmer.
« Alors, je veux crier à tout le monde qu’on se trompe, que je ne suis pas l’horrible spectre qu’ils s’imaginent. Cependant si je le fais, je sais que quoi que je puisse dire, on ne fera qu’y voir la preuve définitive de ce que je veux nier. Et les mots s’étranglent dans ma gorge. Le plus affreux est qu’à cet instant l’espèce de chuintement du fil s’arrête. » Elle avait saisi à nouveau ma main restée libre, et s’y accrochait comme pour mieux me faire comprendre le sens de ses paroles. « Je sais que personne ne peut me comprendre à moins d’avoir fait le même rêve, mais c’est abominable. Abominable.
— Peut-être ces rêves vont-ils s’interrompre, maintenant que je suis de nouveau avec toi…
— Et puis je m’endors, ou bien je plonge dans les ténèbres. Mais si je ne me réveille pas, il me vient un second rêve. Je me trouve dans un bateau poussé à la perche, sur un lac fantomatique…
— Rien de bien mystérieux là-dedans, au moins, lui dis-je. Tu as fait une traversée de ce genre, dans un bateau semblable, avec Aghia et moi ; l’embarcation appartenait à un certain Hildegrin. Tu ne l’as sûrement pas oublié. »
Dorcas secoua la tête. « Ce n’est pas de ce bateau qu’il s’agit, mais d’un autre bien plus petit. Celui qui pousse sur la perche est un vieil homme, et je suis étendue à ses pieds. Je suis réveillée, mais incapable de bouger ; l’un de mes bras plonge dans l’eau et laisse un sillage. Mais au moment où nous allons aborder, je tombe du bateau sans que le vieillard le remarque, et tout en m’enfonçant dans les eaux, je comprends qu’il n’a pas su un seul instant que j’étais là. La lumière disparaît rapidement, et j’ai très froid. Très loin au-dessus de moi, j’entends une voix que j’aime m’appeler par mon nom, mais je n’arrive pas à me souvenir à qui appartient cette voix.