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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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« Et vous pensez donc que vous me désirez de la même manière. » Son regard quitta le mien, et elle se remit à marcher, de ce pas traînant qui semblait la caractériser, quoique plus énergique pendant un moment, sans doute à cause de la discussion dans laquelle elle s’était lancée. « Mais en me voyant, tous les hommes se raidissent et toutes les femmes sont prises de fourmillements ; des femmes qui n’ont jamais aimé de femmes veulent me faire l’amour – le saviez-vous ? Il y en a qui viennent à toutes les représentations, sans exception, qui me font parvenir de la nourriture et des fleurs, des châles, des foulards et des mouchoirs brodés, accompagnés – il faut voir ça ! – de billets si doux, si maternels. Elles veulent absolument me protéger, me protéger de mon médecin et de son géant, disent-elles, ainsi que de leurs maris, de leurs voisins, ou de leurs fils. Quant aux hommes ! Il a fallu que Baldanders en jette dans le fleuve…»

Je lui demandai si elle ne boitait pas, et, comme nous sortions du bosquet de châtaigniers, je cherchai du regard quelque moyen de transport à son intention, mais je ne vis rien.

« Mes cuisses sont irritées et marcher me fait mal. J’ai un onguent contre cela qui m’aide un peu, et un homme m’a offert un genêt pour me déplacer ; mais je ne sais pas où on l’a mis à pacager. Je ne suis vraiment bien que lorsque je peux garder les jambes écartées.

— Je pourrais vous porter. »

Elle sourit à nouveau, me montrant des dents splendides. « Voilà qui nous plairait à tous deux, n’est-ce pas ? Cela manquerait cependant de dignité, j’en ai peur. Non, je vais marcher ; j’espère simplement qu’il ne faudra pas aller trop loin. Je n’irai d’ailleurs pas loin, c’est sûr, quoi qu’il arrive. On dirait bien qu’en dehors des saltimbanques, il n’y a personne dans les parages, de toute façon. Les personnes importantes dorment peut-être encore afin d’être fraîches pour les réjouissances de ce soir. D’ailleurs il faudra que je dorme moi-même au moins quatre veilles avant d’attaquer. »

J’entendis le bruit de l’eau courant sur des pierres, et, n’ayant rien de mieux comme but, m’avançai dans sa direction. Nous traversâmes une haie d’aubépines couverte de fleurs blanches qui, de loin, paraissait dresser une barrière infranchissable ; derrière coulait une rivière à peine plus large qu’une rue ordinaire, sur laquelle des cygnes, comme sculptés dans la glace, glissaient gracieusement. Sur son bord s’élevait un pavillon près duquel étaient attachées trois embarcations, affectant la forme d’une grande fleur de nénuphar. L’intérieur était tapissé d’un épais brocart de soie, et lorsque je posai le pied dans l’une d’elles, je sentis qu’une forte odeur d’épices en émanait.

« Merveilleux ! s’exclama Jolenta. On ne dira rien si nous en empruntons une, n’est-ce pas ? Et puis si on nous dit quelque chose, nous serons conduits devant quelqu’un d’important, comme dans la pièce, et quand il me verra, il ne me laissera plus repartir. Je m’arrangerai pour que le Dr Talos reste avec moi, et vous aussi si vous le voulez ; vous pouvez leur être utile. »

Je lui répondis que j’avais l’intention de continuer mon voyage vers le nord et je l’aidai à monter dans la barque, glissant mon bras autour d’une taille presque aussi mince que celle de Dorcas.

Elle s’étendit aussitôt sur les coussins, à l’endroit où les pétales relevés jetaient une ombre parfaite pour faire ressortir son teint délicat. Cela me fit penser à Aghia, riant au soleil lorsque nous descendions ensemble les Marches Adamniennes et décrivant avec complaisance le chapeau à large bord qu’elle porterait l’année suivante. Aucun des traits d’Aghia n’égalait ceux de Jolenta ; c’est à peine si elle surpassait Dorcas par sa taille ; elle avait les hanches trop larges, et ses seins auraient paru ridiculement petits à côté de ceux de Jolenta, de leur plénitude débordante ; quant à ses grands yeux bruns fendus et à ses pommettes hautes, ils exprimaient davantage la ruse et la détermination que la passion et l’abandon. Malgré tout cela, je m’étais senti sous l’emprise d’un rut sain avec Aghia. Son rire, quand il éclatait, avait souvent quelque chose de sarcastique – mais c’était un rire véritable. Son propre désir l’avait fait transpirer – alors que le désir de Jolenta n’était rien de plus que le désir d’être désirée. En fin de compte, je ne souhaitais pas la consoler de sa solitude comme j’aurais aimé consoler Valéria, ni chercher à exprimer la douleur d’un amour semblable à celui que j’avais éprouvé pour Thècle, non plus que la protéger comme j’avais envie de protéger Dorcas ; j’aurais voulu la mortifier et la punir, détruire son égocentrisme, remplir ses yeux de larmes et lui arracher des mèches, comme on brûle les cheveux des cadavres pour tourmenter les esprits qui les ont fuis. Jolenta se vantait de transformer les femmes en lesbiennes. Elle ne fut pas loin de me changer en algophile convaincu.

« Ce sera ma dernière représentation, ce soir, je le sais. Je le sens. Il y aura bien quelqu’un dans le public…» Elle bâilla et s’étira. Il me sembla tellement certain que son corsage allait être incapable de résister à la pression de ses formes, que je détournai les yeux ; lorsque je la regardai à nouveau, elle s’était endormie.

Une rame étroite était prévue en un point du bateau. Après l’avoir saisie, je compris que sous sa forme circulaire, l’embarcation cachait une quille et qu’on pouvait godiller. Au milieu de la rivière, le courant était assez fort pour qu’il n’y ait besoin que de diriger nos mouvements afin de suivre avec lenteur ses gracieux méandres. De même qu’avec le domestique encapuchonné, nous avions traversé sans être vus nombre de suites, d’alcôves et d’arcades, lorsqu’il m’avait escorté le long des chemins secrets du Second Manoir, de même passions-nous maintenant, Jolenta endormie et moi, sans bruit, sans effort, et pratiquement sans être observés, le long des berges qui se déroulaient dans le jardin sur des lieues. Des couples étaient étendus sur l’herbe soyeuse, sous les arbres, ou jouissaient du confort plus raffiné des pavillons d’été et semblaient ne voir dans notre embarcation guère plus qu’un motif décoratif lancé dans le courant pour leur seule délectation ; et si par hasard ils remarquaient ma tête dépassant des pétales recourbés, ils s’imaginaient sans doute que j’étais occupé à mes propres affaires. Des philosophes méditaient en solitaires sur des bancs rustiques, et les congrès – dont le caractère n’était pas toujours érotique – continuaient à se dérouler dans les arboretums et derrière les rangées de fenêtres.

Je finis par être agacé de voir Jolenta dormir ; j’abandonnai l’aviron et vint m’agenouiller à côté d’elle, sur les coussins.

Son visage dégageait une impression de pureté, que, bien qu’artificielle, je ne lui avais jamais vue lorsqu’elle était réveillée. Je l’embrassai, et ses grands yeux à demi ouverts me rappelèrent ceux d’Aghia, tandis que ses cheveux d’or rouge prenaient une teinte châtain dans la pénombre. Je défis son vêtement. Elle avait l’air à moitié droguée, que ce soit par l’effet de quelque soporifique imprégnant les coussins ou simplement par celui de la fatigue engendrée par la marche au grand air, qui l’avait obligée à porter un tel fardeau de chairs voluptueuses. Je libérai ses seins, dont chacun faisait presque le volume de ma tête, et découvris ses larges cuisses, au milieu desquelles semblait se tenir un poussin à peine sorti de sa coquille.

À notre retour, tout le monde avait compris où nous avions été, quoique je doute que Baldanders s’en fût soucié. Dorcas pleurait dans son coin ; elle disparut un moment pour revenir les yeux rougis, un sourire héroïque aux lèvres. Le Dr Talos me parut être à la fois ravi et fou de rage. J’eus l’impression (et celle-ci m’est toujours restée) qu’il n’avait jamais apprécié Jolenta, alors que de tous les hommes de Teur, il était le seul auquel elle se serait totalement abandonnée de son propre chef.

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