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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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— C’est la mienne, qui te dit de te réveiller.

— Peut-être. » La marque de fouet que Dorcas portait à la joue depuis la mêlée de la porte de Compassion était rouge comme un tison.

Nous restâmes quelques instants silencieux. Les rossignols s’étaient tus, remplacés par des linottes qui sifflaient dans les arbres, et je vis même un perroquet, à la livrée vert et rouge comme quelque petit messager, filer brièvement dans une percée du feuillage.

C’est finalement Dorcas qui reprit la parole. « Quelle chose effrayante que l’eau. Je n’aurais jamais dû t’amener ici, mais c’était le seul endroit que j’aie trouvé à proximité. Nous aurions dû aller nous asseoir dans l’herbe, à l’ombre de ces arbres.

— Pourquoi la détestes-tu ? À moi, elle paraît belle.

— C’est parce qu’ici tu la vois sous le soleil, mais sa nature profonde est de couler vers le bas, toujours vers le bas, loin de la lumière.

— Mais elle s’élève à nouveau, dis-je. La pluie qui tombe au printemps est la même eau que celle qui débordait des caniveaux l’année précédente. C’est du moins ce que nous a appris maître Malrubius. »

Le sourire de Dorcas brilla un instant, éclatant. « C’est une bonne chose de le croire, que ce soit vrai ou non. C’est idiot de ma part, Sévérian, de dire que tu es la meilleure personne que je connaisse, dans la mesure où tu es la seule personne vraiment bonne que je connaisse. Mais je suis persuadée que même si j’en rencontrais mille autres, tu resterais la meilleure. C’est de cela que je voulais te parler.

— Si c’est ma protection que tu veux, tu sais qu’elle t’est acquise.

— Non, ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire. D’une certaine manière, c’est plutôt moi qui ai envie de te donner la mienne. Ça, c’est vraiment idiot, non ? Je n’ai pas la moindre famille, je n’ai personne en dehors de toi, et je pense cependant pouvoir te protéger.

— Tu connais Jolenta, le Dr Talos et Baldanders.

— Ils ne sont rien du tout. Ne sens-tu pas cela, Sévérian ? Je ne suis moi-même pas grand-chose, et pourtant ils sont moins que moi. Nous étions tous les cinq sous la tente, cette nuit, et cependant tu étais seul. Tu m’as dit une fois ne pas avoir beaucoup d’imagination, mais tu ne peux pas ne pas avoir ressenti cela.

— Et c’est de cela que tu veux me protéger… la solitude ? J’accepte volontiers ce genre de protection.

— Alors je ferai tout mon possible, aussi longtemps que je le pourrai. Mais avant tout, c’est de l’opinion des gens que je veux te protéger. Tu te souviens de ce que je t’ai dit de mon rêve, Sévérian ? Comment tous ces gens, dans les boutiques ou dans la rue, croyaient que je n’étais que quelque fantôme hideux ? Peut-être ont-ils raison. »

Elle se mit à nouveau à trembler, et je la serrai contre moi.

« C’est l’une des raisons qui rendent ce rêve tellement douloureux. Et les autres viennent de ce que je sais qu’ils se trompent, d’un autre point de vue. L’esprit mauvais est en moi. C’est moi. Mais il y a aussi d’autres choses en moi, et qui sont moi-même tout autant que le reste.

— Tu n’as vraiment rien d’un esprit mauvais, il n’y a rien de mauvais en toi.

— Oh ! que si ! » dit-elle de l’air le plus sérieux, en levant les yeux vers moi. Ainsi redressé, son petit visage qu’éclairait un rayon de soleil, ne m’avait jamais paru aussi beau ni aussi pur. « Oh ! que si, reprit-elle. Il y a une part mauvaise en moi, tout comme il y a en toi le bourreau que voient les autres – et que tu es parfois. Te souviens-tu de cette nuit, où nous avons vu la cathédrale bondir vers le ciel et se consumer en quelques instants ? Puis comment nous avons suivi un chemin entre des arbres, jusqu’à ce que nous apercevions une lumière devant nous ? C’était le Dr Talos et Baldanders, prêts à commencer leur spectacle avec Jolenta…

— Tu me tenais par la main, et nous parlions philosophie… Comment pourrais-je l’oublier ?

— Quand nous sommes entrés dans le cercle de lumière, le Dr Talos nous a vus et a dit… Te souviens-tu de ce qu’il a dit ? »

Je revins en esprit à cette soirée, la fin de la journée au cours de laquelle j’avais procédé à l’exécution d’Agilus. J’entendis dans mon souvenir le rugissement de la foule, le cri d’Aghia, le roulement de tambour de Baldanders. « Il a dit que la troupe était au complet, que tu étais l’Innocence et que j’étais la Mort. »

Dorcas approuva d’un hochement de tête solennel. « C’est exact. Mais tu n’es pas véritablement la Mort, comprends-tu, même s’il t’appelle tout le temps ainsi. Tu ne représentes pas davantage la mort qu’un boucher ne la représente, sous prétexte que celui-ci égorge du bétail à longueur de journée. Pour moi tu es la Vie, tu es un jeune homme qui s’appelle Sévérian, et rien ni personne ne pourrait t’empêcher, si tu le voulais, de quitter cet habit pour devenir charpentier ou pêcheur.

— Je ne souhaite pas quitter ma guilde.

— Mais tu le pourrais. Aujourd’hui même. C’est cela qu’il ne faut pas oublier. Les gens ne veulent pas que les autres soient des personnes. Ils leur collent des étiquettes sous lesquelles ils les enferment, mais je ne veux pas que tu te laisses enfermer par eux. De tous, le Dr Talos est le pire. À sa manière, c’est un menteur…»

Elle ne poursuivit pas sa diatribe, et je me permis de glisser : « J’ai entendu Baldanders dire une fois que le Dr Talos mentait rarement.

— J’ai bien dit, à sa manière. Baldanders n’a pas tort, le Dr Talos n’est pas un menteur au sens où le sont les gens habituellement. Parler de toi comme de la Mort n’était pas à proprement parler un mensonge, mais plutôt un… un…

— Une métaphore, suggérai-je.

— Oui, mais dangereuse, une mauvaise métaphore, qu’il te lançait comme un mensonge.

— Crois-tu donc que le Dr Talos me déteste ? J’aurais pensé qu’il faisait partie des rares personnes à avoir fait preuve d’une véritable gentillesse à mon égard, depuis que j’ai quitté la Citadelle. Il y a eu toi, Jonas – qui est parti, à l’heure actuelle –, une vieille femme que j’ai rencontrée lorsque je fus emprisonné, et un homme en robe jaune – qui, au fait, m’a également appelé la Mort. Avec le Dr Talos, cela ne fait qu’une courte liste, en vérité.

— Je ne crois pas qu’il haïsse à la manière dont on comprend habituellement la chose, répondit doucement Dorcas. Ni, d’ailleurs, qu’il aime de la manière habituelle. Ce qu’il veut, c’est manipuler tout ce qu’il rencontre, tout changer par sa volonté. Et comme il est plus facile de détruire que de construire, il détruit plus souvent qu’il ne construit.

— Baldanders a pourtant l’air de l’aimer, objectai-je. J’ai eu autrefois un animal handicapé, et j’ai vu Baldanders regarder le Dr Talos de la façon dont Triskèle avait l’habitude de me regarder.

— Je comprends ce que tu veux dire, mais je n’ai pas la même impression. T’es-tu jamais demandé de quoi tu avais l’air, toi, lorsque tu regardais ton chien ? Et connais-tu seulement quelque chose de leur passé ?

— Tout ce que je sais est qu’ils habitaient ensemble au bord du lac Diuturna. D’après ce que j’ai compris, la population locale aurait mis le feu à leur maison pour les chasser.

— Penses-tu que le Dr Talos pourrait être le fils de Baldanders ? »

L’idée me parût tellement absurde que j’éclatai de rire, et je fus heureux de sentir la tension se relâcher.

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