La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #2
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Deno
- ISBN: 2-207-25634-0
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:
« C’est pourtant de cette façon qu’ils se comportent, répliqua Dorcas. Comme un père dur au labeur, lent d’esprit, avec un fils brillant et fantasque. Du moins, c’est ce qu’il me semble. »
Ce n’est qu’une fois que nous eûmes quitté notre banc, alors que nous nous dirigions vers la Salle verte (qui ne ressemblait pas plus au tableau que m’avait montré Roudessind que n’importe quel autre jardin) que j’eus l’idée de me demander si le fait d’avoir appelé Dorcas « Innocence » n’avait pas été pour le Dr Talos une métaphore du même ordre.
23. Jolenta
Le silence qui régnait sur l’antique verger et sur le jardin aux herbes qui lui succédait, ainsi que l’impression d’avoir été oublié par les hommes et les événements qui s’en dégageaient, n’étaient pas sans me rappeler l’Atrium du Temps et le délicieux visage de Valéria, tel que je l’avais vu, encadré de fourrures. En comparaison, la Salle verte était un véritable pandémonium. Plus personne ne dormait, et par moments, on aurait dit que tout le monde était en train de crier en même temps. Des enfants grimpaient aux arbres pour libérer les oiseaux en cage, poursuivis par le balai de leur mère ou les projectiles de leur père. Des tentes étaient démontées alors que continuaient les répétitions, et je pus voir une pyramide de toile rayée, apparemment solide, s’effondrer comme un drapeau qu’on jette à terre, laissant ainsi apparaître, derrière, le spectacle du mégathérium vert tendre debout sur ses pattes postérieures, tandis qu’un danseur cabriolait sur son front.
Notre tente ainsi que Baldanders avaient disparu, mais le Dr Talos ne tarda pas à se précipiter vers nous pour nous entraîner d’un pas vif le long d’une allée sinueuse et descendante délimitée par des balustrades, des cascades et des grottes remplies de topazes brutes et de mousses en fleur ; nous débouchâmes dans une sorte d’amphithéâtre de gazon bien tondu, où le géant s’évertuait à dresser l’estrade, sous l’œil serein d’une douzaine de daims blancs.
Il allait s’agir d’une scène nettement plus élaborée que celle sur laquelle nous avions joué à l’intérieur des murs de Nessus. À ce qu’il semblait, les domestiques du Manoir Absolu nous avaient fourni du bois de construction et des clous, des outils, de la peinture et du tissu en telles quantités qu’il serait impossible de tout utiliser. Leur générosité avait aussitôt réveillé le vieux penchant du docteur pour le grandiose (qui ne dormait jamais que d’un œil) si bien qu’il se partageait entre le coup de main qu’il devait de temps en temps nous apporter, à Baldanders et moi, pour mettre en place les éléments les plus lourds, et la rédaction de rajouts hyperboliques au texte de sa pièce.
Le géant était notre charpentier ; il avait beau se déplacer avec lenteur, il travaillait avec une telle régularité et déployait une telle force – enfonçant un clou gros comme un doigt en deux coups tout au plus et fendant une poutre de quelques coups de hache quand il m’aurait fallu une bonne veille pour en venir à bout – qu’il valait bien une dizaine d’esclaves se démenant sous le fouet.
Dorcas fit preuve d’un certain talent de peintre qui ne manqua pas de me surprendre. Nous dressâmes ensemble ces plaques noires qui boivent la lumière du soleil, dans le but d’accumuler de l’énergie en vue de la représentation de la soirée, mais aussi pour alimenter tout de suite les projecteurs. Ces derniers appareils peuvent créer l’illusion d’une perspective de plusieurs milliers de lieues aussi bien que celle de l’intérieur d’une modeste chaumière ; toutefois le trompe-l’œil n’est parfait que dans l’obscurité totale. C’est pourquoi il vaut mieux le renforcer par des décors peints, et ce sont ceux-ci qu’imaginait Dorcas avec beaucoup d’habileté, évoluant au milieu de montagnes lui montant jusqu’à la taille, tandis que son pinceau accentuait les images que la lumière du jour faisait pâlir.
Jolenta et moi-même étions beaucoup moins utiles. Je n’avais aucun talent de peintre, et je comprenais tellement mal les nécessités auxquelles obéissait le scénario que je ne pouvais guère aider le docteur à disposer les accessoires. Quant à Jolenta, je crois tout simplement qu’elle se sentait allergique, tant physiquement que psychologiquement, à tout ce qui ressemblait à du travail – celui-ci en particulier. Ses longues jambes, si fines en dessous du genou et si épanouies au-dessus jusqu’à l’arrondi des hanches, étaient impropres à porter tout autre poids que celui de son corps ; sa poitrine débordante risquait constamment d’être pincée entre deux planches ou tachée de peinture. Elle ne manifestait rien non plus de cet esprit qui anime les membres d’un groupe tendus vers un même but. Dorcas avait remarqué combien j’étais seul la nuit dernière, et elle se trompait peut-être moins que je ne voulais l’admettre ; cependant, Jolenta l’était plus que moi encore. Dorcas m’avait, et j’avais Dorcas ; Baldanders et le Dr Talos partageaient leur bizarre amitié, et tous nous nous retrouvions dans le cadre de l’exécution de la pièce. Jolenta, elle, n’avait qu’elle-même, et se trouvait en scène en permanence, avec pour unique but de susciter toujours davantage d’admiration.
Elle me toucha au bras et, sans souffler mot, se mit à rouler ses énormes yeux émeraude pour m’indiquer les limites de notre amphithéâtre naturel, en un point où un bosquet de châtaigniers exhibait les chandelles blanches de ses fleurs au milieu de feuilles encore pâles.
Je vis que personne ne nous regardait, et je lui répondis d’un hochement de tête. Comparée à Dorcas, Jolenta me parut presque aussi grande que Thècle tandis qu’elle marchait à mes côtés ; mais elle avançait à tout petits pas, alors que Thècle avait coutume de faire de grandes enjambées. Elle avait une tête de plus que Dorcas, au moins, et sa coiffure relevée la faisait paraître plus grande encore ; elle portait des bottes d’amazone à hauts talons.
« Je veux le visiter, dit-elle. Je n’aurai jamais une autre chance. »
Le mensonge avait beau être gros, je répondis d’un ton parfaitement convaincu : « L’occasion a un caractère symétrique ; ce n’est qu’aujourd’hui et aujourd’hui seulement que le Manoir Absolu a une chance de vous contempler. »
Elle acquiesça devant la profonde vérité que je venais d’énoncer. « J’ai besoin de quelqu’un – de quelqu’un qui puisse faire peur à ceux à qui je n’ai pas envie de répondre. Je veux parler de tous ces acteurs et de tous ces saltimbanques. Pendant votre absence, Dorcas était la seule à accepter de m’accompagner, mais elle ne fait peur à personne. Ne pourriez-vous pas dégainer cette épée et la porter sur l’épaule ? » Je le fis.
« Si je m’abstiens de sourire, chassez-les. Compris ? » L’herbe qui poussait entre les châtaigniers était beaucoup plus haute que celle de l’amphithéâtre naturel, et plus douce que des fougères ; l’allée que nous suivions était pavée de dalles de quartz veiné d’or.
« Si seulement l’Autarque pouvait me voir, il me désirerait, j’en suis sûre. Viendra-t-il assister à la représentation ? »
Je lui répondis affirmativement pour lui faire plaisir mais j’ajoutai : « J’ai entendu dire qu’il n’a guère de goût pour les femmes, si belles soient-elles, si ce n’est comme conseillères, espionnes ou gardes du corps domestiques. »
Elle s’arrêta et se tourna vers moi avec un sourire. « Mais c’est parfait ! Ne comprenez-vous pas ? Je peux obliger n’importe qui à me désirer ; et c’est pourquoi lui, l’unique, l’Autarque dont les rêves sont notre réalité, dont les souvenirs sont notre histoire, c’est pourquoi il me désirera, viril ou pas. Vous avez désiré d’autres femmes que moi, n’est-ce pas ? Vous les avez désirées très fort ? » Je dus avouer que oui.