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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Un réflexe m’avait fait tirer Terminus Est hors de son fourreau, mais il n’y avait personne pour me menacer. Au moment même où j’étais sur le point d’essayer l’unique porte de la pièce, celle-ci s’ouvrit et un personnage en robe jaune entra. Ses cheveux blancs et courts étaient soigneusement peignés en arrière au-dessus d’un front rond, et son visage aurait tout aussi bien pu être celui d’une femme de quarante ans un peu rondelette ; une petite fiole en forme de phallus pendait à son cou, retenue par une chaîne fine.

« Ah ! dit-il. Je me demandais qui avait bien pu venir. Bienvenue, Mâlemort. »

Tâchant de composer le mieux possible mon attitude, je répondis : « Je suis le compagnon Sévérian, de la guilde des bourreaux, comme vous pouvez le voir. Mon intrusion a été tout à fait involontaire, et à dire la vérité, je vous serais très reconnaissant si vous pouviez m’expliquer comment la chose s’est produite. Lorsque j’étais encore dans le corridor, cette pièce ne paraissait être qu’une peinture. Or en voulant prendre un peu de recul pour mieux regarder le tableau exposé sur le mur en face, je me suis retrouvé ici. Quel est l’art prodigieux qui permet cela ?

— Ce n’est pas de l’art, répondit l’homme en robe jaune. Les portes dérobées ne sont pas une invention particulièrement originale, et l’architecte de cette pièce n’a fait que mettre en place un moyen de cacher cette issue. Comme vous pouvez le constater, la pièce est peu profonde ; elle l’est même encore moins que vous ne le croyez actuellement, à moins que vous n’ayez déjà remarqué que le plafond et le plancher convergent légèrement, et que donc le mur du fond est nettement moins haut que celui par lequel vous êtes entré.

— Je vois », dis-je. Et de fait, il me semblait comprendre. Tandis qu’il parlait, la pièce contrefaite que mon esprit, par habitude des pièces ordinaires, avait à mon insu rétablie dans des proportions normales, se mit à devenir elle-même ; je vis le plafond en pente et trapézoïdal, et le plancher également trapézoïdal. Les chaises qui faisaient face au mur par lequel j’étais entré étaient tellement étroites que c’est à peine si l’on aurait pu s’asseoir dessus, et les tables faisaient la largeur d’une planche.

« L’œil est trompé, dans un tableau, par des lignes convergentes qui sont du même ordre, reprit l’homme à la robe jaune. Si bien que lorsque vous les rencontrez dans la réalité, avec en fait une absence de profondeur et un éclairage monochromatique constituant un artifice supplémentaire, l’œil croit ne percevoir qu’un tableau comme les autres, surtout s’il vient d’en voir se succéder plusieurs d’authentiques. Votre intrusion (comme vous dites) avec cette grande épée a provoqué la montée d’un mur derrière vous – un mur véritable – pour vous retenir jusqu’à ce qu’on vous contrôle. Ai-je besoin de le dire, l’autre côté de ce mur s’orne de la peinture que vous aviez cru y voir. »

Ma stupéfaction ne fit que s’accroître. « Mais comment la pièce pouvait-elle savoir que je portais une épée ?

— Voilà qui est nettement plus difficile à expliquer… C’est quelque chose de bien plus complexe que la pièce elle-même ; tout ce que je peux dire est que l’issue dérobée est prise dans un cadre de métal, lequel réagit quand d’autres métaux frères passent au milieu.

— En êtes-vous le constructeur ?

— Certes non. » Il s’arrêta un instant. « Tous ces systèmes, ainsi que des centaines d’autres, constituent ce qu’il est convenu d’appeler le Second Manoir. Ils sont l’œuvre du père Inire, auquel le premier Autarque avait demandé de concevoir un palais secret à l’intérieur même du Manoir Absolu. Vous ou moi, mon fils, nous nous serions contentés d’imaginer un ensemble de pièces secrètes dans un coin de ce vaste édifice. Mais lui a réussi ce tour de force de bâtir un manoir secret qui est coextensif à la construction officielle.

— Non, vous n’êtes pas le père Inire ! répondis-je. Je sais maintenant où nous nous sommes vus. Ne me reconnaissez-vous pas ? » Je retirai mon masque pour lui permettre de voir mon visage.

Il sourit et dit : « Vous n’êtes venu qu’une fois. La courtisane ne vous a donc pas plu…

— Elle me plaisait moins que la femme dont elle était la contrefaçon – ou plutôt, j’aimais davantage celle qu’elle imitait. J’ai perdu un ami au cours de la nuit, nuit qui me vaut cependant de renouer avec de vieilles connaissances. Puis-je vous demander par quels moyens vous vous êtes rendu ici depuis la Maison turquoise ? Vous a-t-on fait venir pour le thiase ? J’ai croisé une de vos pensionnaires au début de la soirée. »

Il acquiesça d’un air absent. Un miroir placé au-dessus d’un trumeau selon un angle bizarre, sur l’un des côtés de cette étonnante pièce sans profondeur, me renvoya son profil, délicat comme celui d’un camée, et j’en conclus qu’il devait être androgyne. Je fus pris d’un sentiment de pitié doublé d’un autre de fatalité, à l’imaginer en train d’ouvrir sa porte, nuit après nuit, aux hommes venant faire un tour dans le Quartier algédonique. « Oui, finit-il par dire ; je dois rester ici durant le temps des fêtes, et repartir ensuite. »

J’avais encore en tête le tableau que Roudessind m’avait montré dans le corridor, à l’extérieur, et lui demandai s’il pouvait m’indiquer où se trouvait le jardin.

J’eus aussitôt l’impression de l’avoir pris par surprise, comme si cela ne lui était pas arrivé depuis des années. Son regard exprima de la souffrance, et sa main gauche esquissa un geste en direction de la fiole phallique qui pendait à son cou. « Vous en avez donc entendu parler… dit-il simplement. Même en supposant que j’en connaisse le chemin, pour quelles raisons devrais-je vous le révéler ? Nombreux seront ceux qui tenteront de s’enfuir par ce chemin, si le galion pélagique aperçoit la terre. »

21. Hydromancie

Il me fallut le temps de plusieurs respirations avant de comprendre ce qu’avait voulu dire l’androgyne. Puis l’odeur à la douceur écœurante de la chair rôtie de Thècle m’emplit les narines, et j’eus l’impression d’entendre le bruissement des feuillages. Sous le coup de l’émotion, j’oubliai ce que les précautions pouvaient avoir de dérisoire dans cette salle où tout était tromperie, et je jetai un regard inquiet autour de moi pour m’assurer que personne ne pouvait nous entendre ; mais avant même de l’avoir clairement décidé (consciemment, je m’étais proposé de le questionner au préalable, avant de lui révéler mes rapports avec Vodalus), ma main avait déjà retiré le morceau d’acier en forme de lame du compartiment le plus profond de ma sabretache.

L’hermaphrodite sourit. « Quelque chose me disait que vous étiez peut-être bien la bonne personne. Cela fait des jours que je vous attends. J’avais posté le vieillard dans le corridor ainsi que beaucoup d’autres un peu partout, avec pour instructions de m’envoyer tout étranger au comportement inhabituel.

— J’ai été emprisonné dans l’Antichambre, dis-je, et c’est ainsi que j’ai perdu du temps.

— Malgré tout, vous vous êtes échappé, à ce que je vois. Il était peu probable que l’on vous relâchât, avant que l’un de mes hommes ne vînt la fouiller. Cette évasion est une bonne chose, car il ne reste guère de temps : seulement les trois jours du thiase, après quoi je devrai partir. Venez, je vais vous indiquer le moyen de gagner le jardin, mais il n’est pas dit qu’on vous laissera entrer. »

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