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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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J’aperçus une fois, assez loin devant moi, et non sans un frisson d’horreur, l’une des statues ambulantes. Comme un homme colossal – mais n’ayant en réalité rien d’humain, car elle avait trop de grâce et de lenteur pour cela – elle traversa une pelouse cachée, comme guidée par les notes d’une musique processionnaire. Je dois avouer que je me tins en retrait jusqu’à ce qu’elle fût passée, me demandant si elle pouvait détecter ma présence dans l’ombre, d’une manière ou d’une autre, et s’il lui importait que je me tienne ainsi.

Je commençais à désespérer de jamais trouver le portail aux Arbres, lorsque je le vis, sans erreur possible. De même que des jardiniers ordinaires font croître leurs poiriers en espalier contre un mur, de même, les jardiniers hors pair du Manoir Absolu, qui pouvaient envisager une œuvre dont l’achèvement demanderait plusieurs générations, avaient modelé les membres gigantesques des chênes jusqu’à ce que le moindre rameau se conforme à leur vision totalement architecturale ; et moi, qui marchais sur le toit du plus grand palais construit sur Teur, sans qu’il y eût la plus petite pierre en vue, je vis peu à peu apparaître dans la brume matinale cette entrée monumentale et verdoyante, dont l’appareil était de bois vivant.

Alors, je me mis à courir.

22. Masques et bergamasques

Je franchis en courant l’arche imposante du portail aux Arbres d’où dégouttait la rosée, pour me retrouver sur une vaste étendue herbeuse, semée de tentes éparses. Quelque part, un mégathérium barrit et secoua sa chaîne. Comme aucun autre son ne me parvenait, je m’immobilisai et tendis l’oreille, et le pachyderme, que ne dérangeait plus le bruit de mes pas, retomba dans le sommeil quasi létal propre à son espèce. Je n’entendis plus que le délicat ruissellement de la rosée tombant des feuilles et les pépiements irréguliers et lointains des oiseaux.

Mais il y avait autre chose : un zip, zip, vif et irrégulier qui s’amplifiait peu à peu tandis que j’écoutais. Je repris ma marche parmi les tentes silencieuses, essayant de suivre le bruit. Mais je dus me tromper dans mes estimations, car le Dr Talos me vit avant que je ne l’aperçoive.

« Cher ami et associé ! Ils sont tous en train de dormir – votre Dorcas comme les autres. Tous, sauf vous et moi. Par ici ! »

Il brandit sa canne tout en parlant, et je compris que le zip, zip, avait été produit par sa manie de décapiter les fleurs.

« Vous nous avez rejoints juste au bon moment, juste au bon moment ! Nous jouons ce soir, et j’étais sur le point de faire appel aux services de quelqu’un d’autre pour tenir votre rôle. Je suis vraiment ravi de vous voir, d’autant que je vous dois un peu d’argent – vous en souvenez-vous ? Une petite somme, certes, et, soit dit entre vous et moi, je crains bien que ce ne soit fausse monnaie… Mais je ne vous la dois pas moins, et je règle toujours mes dettes.

— J’ai bien peur de l’avoir oubliée, répondis-je. La somme ne doit pas être bien importante, en effet. Je suis tout disposé à n’en plus parler si Dorcas va bien, et à la condition que vous m’offriez quelque chose à manger, ainsi qu’un endroit où dormir pendant deux veilles. »

Le nez pointu du docteur plongea un instant, exprimant tous les regrets du monde. « Pour ce qui est de dormir, vous pourrez le faire tout votre soûl, jusqu’à ce que les autres vous réveillent. Mais il ne reste pas la moindre nourriture, je le crains. Comme vous le savez, Baldanders a autant d’appétit qu’un incendie de forêt. Mais le majordome du thiase a promis de faire porter quelque chose aujourd’hui pour tout le monde. » Du bout de sa canne, il fit un geste vague en direction de la ville de tentes disséminées. « Mais tout me laisse penser que ce ne sera pas avant le milieu de la matinée, dans le meilleur des cas.

— Cela vaut sans doute mieux. Je me sens trop fatigué pour manger tout de suite. Pouvez-vous me montrer où je peux dormir ?

— Qu’avez-vous au front ? Ne vous inquiétez pas, nous le cacherons avec du fond de teint. Par ici. » Et déjà il partait d’un pas vif devant moi. Je le suivis à travers un dédale de piquets de tentes et de câbles de tension, jusqu’à un dôme héliotropique. Le charreton de Baldanders se trouvait près de l’entrée ; j’eus alors la certitude d’avoir enfin retrouvé Dorcas.

Lorsque je m’éveillai, ce fut comme si nous n’avions jamais été séparés. Dorcas était tout aussi délicieusement ravissante qu’auparavant ; et si la beauté rayonnante de Jolenta lui faisait de l’ombre, il m’arrivait de souhaiter, lorsque nous étions tous les trois ensembles, qu’elle s’éloigne pour me permettre de me reposer les yeux sur Dorcas. Une veille environ après notre réveil, je pris Baldanders à part, et lui demandai pourquoi il m’avait abandonné dans la forêt, de l’autre côté de la porte de Compassion.

« Je n’étais pas avec vous, dit-il lentement. J’étais avec le Dr Talos.

— Mais moi aussi ! Nous aurions pu le chercher tous les deux et nous aider mutuellement. »

Pendant un long moment, il parut hésitant ; j’avais l’impression de sentir peser sur moi le poids de ses yeux tristes, et me dis, dans mon ignorance, que Baldanders serait quelqu’un de terrifiant s’il possédait de l’énergie, et la volonté de se mettre en colère. Il finit par me répondre : « Étiez-vous avec nous lorsque nous avons quitté la ville ?

— Mais bien sûr ; Dorcas, Jolenta et moi étions tous ensemble, avec vous. »

Une nouvelle hésitation. « C’est donc là que l’on vous a trouvé.

— Oui, vous ne vous souvenez pas ? »

Il secoua la tête lentement, et je remarquai alors que le chaume noir de ses cheveux épais comportait quelques fils gris. « Je me suis réveillé un matin. Vous étiez là. Je me disais… Vous m’avez rapidement quitté.

— Oui, mais les circonstances n’étaient pas les mêmes ; nous étions convenus de nous rencontrer à nouveau. » (J’éprouvai un sentiment de culpabilité en me rappelant que je n’avais jamais eu l’intention d’honorer cette promesse.)

« Nous nous sommes à nouveau rencontrés », dit Baldanders d’une voix morne. Et, sentant que cette réponse ne me satisfaisait pas, il ajouta : « Il n’y a rien de réel pour moi ici, si ce n’est le Dr Talos.

— Votre loyauté est tout à fait respectable, mais vous auriez pu vous souvenir qu’il voulait que je reste avec lui, tout comme vous. » Je dus cependant constater qu’il m’était impossible de me fâcher avec ce géant triste et doux.

« Nous allons gagner de l’argent, ici dans le Sud, et puis nous la reconstruirons à nouveau, comme nous l’avons déjà construite, quand ils auront oublié.

— Nous sommes dans le Nord. Mais c’est exact, votre maison a été détruite, n’est-ce pas ?

— Brûlée », me reprit Baldanders. Je pouvais presque voir le reflet des flammes dans son regard. « Je suis désolé, si vous en avez pâti. Cela fait tellement de temps que je ne pense qu’à deux choses, le château et mon travail. »

Je le laissai assis là où il se trouvait, et allai jeter un coup d’œil sur les accessoires de notre théâtre – non pas qu’ils aient eu besoin d’être surveillés ou que j’eusse pu découvrir rien d’autre que les manques les plus évidents. Un groupe d’hommes – baladins ou comédiens – entouraient Jolenta, et le Dr Talos était en train de les chasser ; puis il ordonna à la jeune femme d’entrer sous une tente. Un instant plus tard, j’entendis le bruit mat d’une canne frappant de la chair. Le docteur grimaçait un sourire mais était toujours en colère lorsqu’il sortit.

« Ce n’est pas sa faute, dis-je. Vous savez bien l’effet qu’elle produit.

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