tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Vous n’avez pas le droit d’être triste. Dieu a créé le monde pour que l’homme en jouisse. Ce serait faire injure à Dieu que refuser les satisfactions qu’il nous offre…
— Étes-vous sûr que ce restaurant, ce repas, ces vins nous soient offerts par Dieu ? demanda-t-elle.
— Et par qui donc ?
— Il y a le diable aussi.
— Entre deux êtres comme nous, le diable est perdu d’avance, s’écria Volodia.
Elle baissa les paupières et parut réfléchir profondément. Un garçon apporta le café et se retira sur la pointe des pieds, referma la porte.
— Il est comme lui, le diable, dit Svétlana. Il entre sur la pointe des pieds, tout serviable, tout ordinaire. Il dispose devant vous ses tentations, et se retire, et referme la porte.
Volodia, imperturbable, sucra son café, le huma et en but une longue gorgée.
— Ce breuvage-là ne vient pas du diable, dit-il avec un grand sérieux.
Puis il demanda l’addition.
— Il commence à faire nuit, reprit-il après avoir payé. C’est l’heure rêvée pour les patineurs de l’étang du Patriarche. Voulez-vous que nous y allions.
— Je ne sais pas patiner, dit Svétlana.
— Raison de plus. Je vous apprendrai. C’est bien mon tour de vous apprendre quelque chose, après tout ce que vous m’avez appris…
— Que vous ai-je appris ?
— À être heureux, dit Volodia, et il se leva en rejetant sa serviette froissée sur la table.
Dans la rue, le soir tombait d’un ciel sans profondeur et sans nuages. Une brume froide et grise, un infime poudroiement de givre, déliaient le contour des maisons et les faisaient ressembler à de molles constructions de sable. La neige était phosphorescente, au pied des réverbères. Du restaurant Basile à l’étang du Patriarche, le chemin était court, et la jeune fille supplia Volodia de la laisser marcher un peu. Ils se mêlèrent à la foule. Les vitrines des magasins étaient illuminées. La chaussée canalisait un flot de véhicules hétéroclites. Des traîneaux anglais, des troïkas, des calèches, quelques autos aux roues garnies de chaînes. Les cochers énormes, impassibles, les bras tendus, la barbe déployée, glissaient dans le brouillard.
— Que c’est drôle, que c’est gai ! répétait Svétlana.
Au loin, on entendait les traîneaux du jardin zoologique qui dévalaient en grondant les montagnes russes, le grincement des chaînes qui remontaient les luges, les rires, les cris du public, et la musique militaire jouant des valses pour les patineurs.
Devant l’étang du Patriarche, stationnait une file de voitures élégantes. Volodia les examina en passant, car il craignait de reconnaître les attelages de ses amis. Sa peur du scandale devenait de plus en plus intense à mesure qu’il approchait de la cabane où les patineurs chaussaient leurs patins. Puis, soudain, et d’une manière absolument inexplicable, il se sentit prêt à affronter toutes les épreuves. Une voix intérieure lui affirmait qu’il ne devait pas avoir honte de se montrer avec Svétlana. Il ne s’agissait pas entre eux d’une passade, mais d’un amour sérieux, devant lequel les contingences sociales étaient vaincues d’avance. Si on les remarquait, s’il se brouillait avec les Danoff, si Svétlana perdait sa place, le fond de leur bonheur ne serait pas atteint. Il saurait dédommager la jeune fille de tous les ennuis qu’il aurait attirés sur elle. Comment ? Il y songerait plus tard. Mais la certitude était là. Tout de même, il poussa un soupir de soulagement, lorsque l’employé chargé de visser les patins lui répondit qu’il n’avait vu personne qui, de près ou de loin, ressemblât aux compagnons habituels de M. Bourine.
— Le dimanche est un jour populaire, barine. Vos amis sont venus vendredi dernier.
Des globes lumineux cernaient la glace lisse et luisante de l’étang. Tout au fond, sous l’auvent d’un vaste coquillage à nervures, jouait un orchestre de cuivres. Les patineurs glissaient comme des oiseaux légers dans la brume du soir. Il y avait les champions qui s’entraînaient sur le pourtour de l’étang, et les débutants qui s’agitaient au centre de la piste. Des dames, cramponnées à une chaise, jetaient de petits cris affolés, tandis qu’un militaire tourbillonnait autour d’elles, les poings aux hanches, les dents brillantes. Quelques enfants passaient en se tenant par la main. Ailleurs, de gros messieurs, penchés en avant, galopaient sur la glace, dans l’espoir de faire tomber leur ventre. Et, autour de ce monde actif et rieur, le miroitement du givre, la réverbération de l’eau gelée, maintenaient une aurore artificielle, rose et tremblante. Svétlana, qui n’était jamais venue à l’étang du Patriarche, était saisie d’admiration par le spectacle de cette fête en plein air. Elle murmurait :
— Regardez celui-ci ! Comme il glisse vite ! Et l’autre va le dépasser ! Et là, cette dame avec ce grand chapeau ! Elle est accrochée à la barrière ! Elle va tomber ! Elle tombe !
Et elle poussa un éclat de rire en se cachant le visage derrière son manchon. Volodia commanda un fauteuil à patins pour la jeune fille et des patins pour lui-même. Ayant installé Svétlana dans le fauteuil, il prit son élan et la guida devant lui sans effort. Il patinait assez bien mais, surtout, il avait su observer le style des champions et les imitait avec une fidélité qui lui valait la faveur des profanes. Tour à tour accélérant ou ralentissant son allure, virant court, glissant sur un pied, il conduisait sa « dame » entre les patineurs qui entouraient le couple de leurs trajectoires folles. Svétlana, étourdie par la course, tournait vers lui son beau visage nu, éclairé par les globes électriques.
— Vous patinez si vite ! Mais je n’ai pas peur avec vous, dit-elle.
Il se rengorgea :
— Je crois que vous avez raison. Sans être un as du patinage, je peux dire…
— Il ne s’agit pas de votre habileté, reprit-elle d’une voix douce. C’est autre chose. Même si vous étiez très maladroit, je me sentirais en sécurité.
À ces mots, Volodia donna un coup de talon victorieux et dépassa une grosse dame, qui chancelait sur ses hautes bottines et gazouillait en remuant les bras :
— Je perds l’équilibre ! Soutenez-moi !
L’orchestre jouait un pot-pourri d’Eugène Onéguine et de La Dame de pique. Des étincelles d’argent brillaient dans l’atmosphère glacée du soir. Volodia se sentait très jeune, plein de force, d’enthousiasme, de naïvetés fécondes. Soudain, une certaine mollesse se fit dans l’air, et des papillons de neige tombèrent du ciel noir. Svétlana, pelotonnée dans son fauteuil, ouvrait la bouche, happait au passage les flocons légers.
— Selon les endroits, selon les jours, ils ont une saveur différente, dit-elle. Ils sentent la pomme, la pastèque, le muguet… Au couvent, la neige avait le goût des roses… Toutes, nous avions remarqué cela… Que jouent-ils maintenant ?…
Volodia, tout en patinant, se mit à chanter de sa voix juste et pure de ténor :
Un autre ? Non. Personne au monde
Ne saurait prétendre à mon cœur.
C’est une décision suprême.
C’est le vœu du Ciel : je suis tienne.
Elle ne l’entendit pas, ou feignit de ne pas l’entendre. Volodia se tut, conscient d’avoir commis une gaffe, et redoubla d’ardeur à pousser le fauteuil, dont l’armature en bois craquait au moindre effort.
— Pas si vite, gémit Svétlana.
Il ralentit le train. Il haletait un peu.