La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Guccio, attentif à ce qui se passait en lui-même, se forçait un peu à l’émotion. « Mon fils, je vais voir mon fils », se disait-il. En vérité, il ne ressentait rien. Pourtant, que de fois il avait espéré cet instant ! Mais il n’avait pas prévu ce petit pas lourd, campagnard, qu’il entendait approcher.
L’enfant entra. Il portait des braies courtes et un sarrau de toile ; son épi rebelle se tordait sur son front clair. Un vrai petit paysan !
Il y eut un moment de gêne pour les trois hommes, gêne que l’enfant perçut fort bien. Pierre le poussa vers Guccio.
— Jeannot, voici…
Il fallait bien dire quelque chose, dire à Jeannot qui était Guccio ; et l’on ne pouvait dire que la vérité.
— … voici ton père.
Guccio, sottement, attendait un élan, des bras ouverts, des larmes. Le petit Jeannot leva vers lui des yeux bleus étonnés :
— Mais on m’avait dit qu’il était mort ? dit-il.
Guccio en eut un choc ; une grande fureur mauvaise s’éleva en lui.
— Mais non, mais non, se hâta de couper Jean de Cressay. Il était en voyage et ne pouvait envoyer de nouvelles. N’est-il pas vrai, ami Guccio ?
« De combien de mensonges ne l’a-t-on pas abreuvé ! pensa Guccio. Patience, patience… Lui dire que son père était mort, ah ! Les méchantes gens ! Mais patience… » Pour meubler le silence, il dit :
— Comme il est blond !
— Oui, tout à fait semblable à l’oncle Pierre, le frère de notre défunt père, répondit Jean de Cressay.
— Jeannot, viens vers moi, viens, dit Guccio.
L’enfant obéit, mais sa petite main rugueuse restait étrangère dans la main de Guccio, et il s’essuya la joue après avoir été embrassé.
— Je souhaiterais le garder quelques jours avec moi, reprit Guccio, afin de pouvoir le conduire à mon oncle Tolomei, qui désire le connaître.
Et ce disant, Guccio avait machinalement, comme Tolomei, fermé l’œil gauche.
Jeannot, la bouche entrouverte, le regardait. Que d’oncles ! Autour de lui, on n’entendait parler que de cela.
— Moi, j’ai un oncle à Paris qui m’envoie des présents, dit-il d’une voix claire.
— C’est justement celui-ci que nous irons visiter. Si tes oncles n’y voient pas d’obstacles. Vous n’y voyez pas d’obstacles ? demanda Guccio.
— Certes non, répondit Jean de Cressay. Monseigneur de Bouville nous en prévient dans sa lettre, et nous engage à ne point nous opposer…
Décidément les Cressay ne bougeaient pas le doigt sans l’accord de Bouville !
Le barbu pensait déjà aux cadeaux que le banquier ne manquerait pas de faire à son petit-neveu. Il fallait s’attendre à une bourse d’or qui serait particulièrement bienvenue, car justement, cette année-là, la maladie s’était mise sur le bétail. Et qui sait ? Le banquier était vieux ; peut-être avait-il l’intention de coucher l’enfant sur ses volontés…
Guccio savourait déjà sa vengeance. Mais la vengeance a-t-elle jamais consolé d’un amour perdu ?
L’enfant fut d’abord ébloui par le cheval et le harnachement papal. Jamais il n’avait vu si belle monture, et sa surprise fut grande de s’y trouver juché, sur le devant de la selle. Puis il se mit à observer ce père tombé du ciel, ou plutôt les détails qu’il en pouvait apercevoir en se penchant ou en tordant le cou. Il regardait les chausses collantes qui ne faisaient aucun pli sur le genou, les bottes souples de cuir foncé, et cet étrange vêtement de voyage, couleur de feuilles rousses, à manches étroites, et fermé jusqu’au menton par une série de minuscules boutons.
Le sergent d’armes avait une tenue bien plus éclatante, bien plus flatteuse par sa couleur gros bleu luisant sous le soleil, ses découpures festonnées aux manches et sur les reins, et ses armes seigneuriales brodées sur la poitrine. Mais l’enfant se rendit compte bien vite que Guccio donnait des ordres au sergent, et il prit grande considération pour ce père qui parlait en maître à un personnage si brillamment vêtu.
Ils avaient parcouru déjà près de quatre lieues. Dans l’auberge de Saint-Nom-la-Bretèche où ils s’arrêtèrent, Guccio, d’une voix naturellement autoritaire, commanda une omelette aux herbes, un chapon rôti sur broche, du fromage caillé. Et du vin. L’empressement des servantes augmenta encore le respect de Jeannot.
— Pourquoi parlez-vous d’autre façon que nous, messire ? demanda-t-il. Vous ne dites point les mots pareillement.
Guccio se sentit blessé de cette remarque faite sur son accent de Toscane, et par son propre fils.
— Parce que je suis de Sienne, en Italie qui est mon pays, répondit-il avec fierté ; et toi aussi, tu vas devenir siennois, libre citoyen de cette ville où nous sommes puissants. Et puis, ne m’appelle plus messire, mais padre.
— Padre, répéta docilement le petit.
Ils s’attablèrent, Guccio, le sergent et l’enfant. Et tandis qu’on attendait l’omelette, Guccio commença d’apprendre à Jeannot les mots de sa langue pour désigner les objets de la vie.
— Tavola, disait-il en saisissant le bord de la table, bottiglia, en soulevant la bouteille, vino…
Il se sentait embarrassé devant cet enfant, manquait de naturel ; la crainte de ne pas s’en faire aimer le paralysait, la crainte également de ne pas l’aimer. Car il avait beau se répéter : « C’est mon fils », il n’éprouvait toujours rien d’autre qu’une profonde hostilité envers les gens qui l’avaient élevé.
Jeannot n’avait jamais bu de vin. À Cressay, on se contentait de cidre, ou même de frênette, comme les paysans. Il en prit quelques gorgées. Il était habitué à l’omelette et au lait caillé, mais le chapon rôti avait un air de fête ; et puis ce repas pris au bord de la route, en milieu d’après-midi, lui plaisait bien. Il n’avait pas peur, et l’agrément de l’aventure lui faisait oublier de penser à sa mère. On lui avait dit qu’il la reverrait dans quelques jours… Paris, Sienne, tous ces noms n’évoquaient pour lui aucune idée précise de distance. Samedi prochain il reviendrait au bord de la Mauldre et pourrait déclarer à la fille du meunier, aux garçons du charron : « Moi, je suis siennois » sans avoir besoin de rien expliquer, puisqu’ils en savaient encore moins que lui.
La dernière bouchée avalée, les dagues essuyées sur un morceau de mie et remises à la ceinture, on remonta à cheval. Guccio souleva l’enfant et le posa devant lui, en travers de sa selle.[40]
Le gros repas et le vin surtout, dont il venait de goûter pour la première fois, avaient alourdi l’enfant. Avant une demi-lieue franchie, il s’endormit, indifférent aux secousses du trot.
Rien n’est plus émouvant qu’un sommeil d’enfant, et surtout dans le grand jour, à l’heure où les adultes veillent et agissent. Guccio maintenait en équilibre cette petite vie déjà pesante, cahotante, dodelinante, abandonnée. Instinctivement, il caressa du menton les cheveux blonds qui se nichaient contre lui et il referma plus étroitement son bras, comme pour obliger cette tête ronde et ce gros sommeil à se coller plus étroitement à sa poitrine. Un parfum d’enfance montait du petit corps endormi. Et brusquement Guccio se sentit père, et tout fier de l’être, et les larmes lui brouillèrent les yeux.
— Jeannot, mon Jeannot, mon Giannino, murmura-t-il en posant les lèvres sur les cheveux soyeux et tièdes.
Il avait mis sa monture au pas et fait signe au sergent de ralentir aussi, afin de ne pas réveiller l’enfant et de prolonger son propre bonheur.
Qu’importait l’heure à laquelle on arriverait ! Demain Giannino se réveillerait dans l’hôtel de la rue des Lombards qui lui paraîtrait un palais ; des servantes l’entoureraient, le laveraient, l’habilleraient en seigneur, et une vie de conte de fées commencerait pour lui !
40
Cette manière de faire voyager un enfant n’est pas anormale, encore qu’elle ne soit guère confortable. En effet, les selles de voyage, à la fin du XIIIème siècle et au début du XIVème siècle, si elles possédaient un très haut troussequin, ou bâte arrière, en forme de dossier auquel s’appuyait le cavalier, étaient sans pommeau et se présentaient fort plates sur le garrot du cheval.
C’était la selle de combat qui possédait une bâte avant très relevée, afin que le chevalier, lourdement armé et ayant à subir des chocs violents, fût comme enchâssé entre le troussequin et le pommeau.