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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Par pure coïncidence… », avait ri Giuditta, tandis qu’ils se dirigeaient vers la boutique.

Mais elle avait une raison particulière pour être aussi heureuse. Un bonheur nouveau et inconnu qui plongeait ses racines dans la nuit précédente. Un rêve qui l’avait laissée le souffle coupé. Et qui l’avait changée.

Depuis plusieurs jours, et surtout depuis qu’elle l’avait vu courir sur la fondamenta del Vin, Giuditta pensait intensément à Mercurio. Depuis qu’elle l’avait vu sans la soutane. C’était donc vrai, s’était-elle dit dans l’obscurité de la chambre de l’auberge qu’elle partageait avec son père. Il n’était pas prêtre. C’était un garçon comme les autres. Un garçon auquel il lui était permis de penser.

Mais cette nuit, elle était allée plus loin. Ses pensées, ses désirs, ses sentiments s’étaient glissés dans son sommeil : elle avait rêvé qu’elle était encore dans le chariot des vivres du capitaine Lanzafame, à Mestre. À côté d’elle, il y avait Mercurio. Leurs mains se frôlaient, puis se prenaient. Leurs doigts se nouaient. Alors Giuditta regardait autour d’elle et ne voyait ni son père ni personne. Ils étaient seuls. Giuditta n’avait pas eu un instant de peur ni d’hésitation. Elle s’était tournée vers lui, les lèvres entrouvertes, et s’était offerte pour un baiser. Et Mercurio l’avait attirée à lui. “Je t’ai retrouvée”, avait-il dit en la regardant avec passion. Et il l’avait embrassée.

« Qu’est-ce qu’il y a ? », avait demandé Isacco en la secouant par l’épaule.

Giuditta, dans l’obscurité de la chambre, avait tressailli et s’était réveillée.

« Tu gémissais. Tu as mal au ventre ? » Isacco avait allumé la chandelle. « Que fais-tu avec cet oreiller ? »

Et Giuditta s’était alors aperçue qu’elle avait la bouche contre l’oreiller. « Rien », avait-elle répondu à son père, en rougissant. Elle s’était tournée de l’autre côté pour ne pas le regarder, troublée par l’intensité de son rêve. Et tandis qu’elle cherchait en vain à se rendormir, elle avait senti un fourmillement, là, tout en bas. Quelque chose de nouveau, qui l’attirait et l’effrayait. Elle s’était dit une nouvelle fois qu’elle était devenue femme pour Mercurio. Sans qu’il le sache.

Aussi, ce matin-là, quand elle était sortie de la boutique de tissus et qu’elle l’avait vu à quelques pas d’elle de l’autre côté du campiello del Gambero, comme une vision, comme un cadeau, elle avait eu un coup au cœur.

“Je t’ai retrouvé”, avait-elle pensé.

Plus elle le regardait, plus elle sentait en elle la passion chaude et brûlante qui l’avait envahie la nuit précédente du haut jusqu’en bas, et lui avait enlevé toute peur. Elle ne se laisserait plus paralyser. Elle s’élança vers Mercurio. Elle ne savait pas ce qu’elle lui dirait, ce qu’elle ferait. Elle voulait seulement le rejoindre.

“Je t’ai retrouvé”, pensait-elle.

Mais sa course soudain s’arrêta. Ses pieds, qui avaient volé légers sur le pavé, se plantèrent dans le sol comme deux harpons. Ses bras tendus vers Mercurio, d’abord doux comme des rubans de soie, se durcirent comme des cintres.

Ses yeux se figèrent sur ce qu’elle voyait. Elle aurait voulu regarder ailleurs. Mais cela lui était impossible.

Mercurio en embrassait une autre.

Giuditta sentit son cœur se fendre. Un flot de larmes lui montait aux yeux. Elle sut que si elle restait là, elle hurlerait. Avec un cri féroce, comme une bête blessée, elle arracha ses pieds aux pavés et ses bras au ciel, tourna le dos et commença à courir.

« Giuditta ! hurla Donnola en la poursuivant. Attends ! »

Tandis qu’elle se sauvait, lourde et livide, Giuditta se disait qu’elle ne savait pas si la joie d’avant était de l’amour, mais cette douleur déchirante, brutale comme un éclat de verre planté dans son cœur, celle-là, oui, c’était sûrement l’amour.

“Mercurio en a embrassé une autre”, se répétait-elle en courant.

Elle pensa que l’amour ressemblait à la souffrance. Et à la haine.

Elle arriva tout essoufflée à l’auberge où ils dormaient, courut dans les escaliers jusqu’à la chambre. Elle se jeta sur sa couche, à plat-ventre. Sa tête s’enfonça dans l’oreiller qu’elle avait embrassé la nuit même, croyant embrasser la bouche de Mercurio. Elle se sentit idiote et le déchira de part en part, en hurlant.

Quand Donnola arriva sur le seuil de la chambre, il s’arrêta. La pièce était envahie de plumes d’oie.

« Qu’est-ce qu’il y a ? », demanda-t-il, préoccupé.

Giuditta le regarda. Elle avait les yeux rouges de larmes et de colère. Écarlate, elle avait du mal à respirer. « Rien, répondit-elle.

— Allons, Giuditta…

— Rien ! s’écria-t-elle, telle une furie. Rien ! Rien ! »

Donnola ne dit rien. Il posa sur le coffre au pied du lit les tissus qu’ils avaient achetés et s’apprêta à partir.

« Excuse-moi, Donnola », dit alors Giuditta.

Il se retourna. Il ne savait pas quoi faire. S’il devait parler, s’approcher, la prendre dans ses bras.

« Excuse-moi, répéta Giuditta. Je ne voulais pas… »

Donnola, embarrassé, regarda derrière lui, vers la porte.

« Tu peux t’en aller, si tu veux…

— Je n’ai pas la moindre intention de m’en aller, dit d’un trait Donnola, le visage rouge.

— Menteur, sourit Giuditta.

— Parce que tu sais tout, peut-être ?

— Ne te mets pas en colère…

— Mais qui se met en colère, putain de la misère ! »

Giuditta éclata de rire, même si c’était un rire triste. « Toi et mon père, vous êtes vraiment faits l’un pour l’autre. Et aussi le capitaine.

— Ça serait un compliment ? », demanda Donnola, perplexe.

Giuditta le regarda en silence. Puis elle tapa de la main sur sa couche, à côté d’elle. « Assieds-toi là, dit-elle d’une petite voix, enfantine. Prends-moi dans tes bras.

— Qu’est-ce que tu dis ? fit Donnola, qui se tournait à nouveau vers la porte, mal à l’aise. Enfin… c’est-à-dire… oui, bien sûr. » Mais il ne bougeait pas.

« S’il te plaît, insista Giuditta.

— Je t’ai dit oui. Diable, faudrait bien voir. » Gauchement, il s’approcha du lit, s’assit et lui entoura les épaules de son bras, raide et emprunté, avec une lenteur exaspérante.

« Prends-moi dans tes bras, dit Giuditta.

— Qu’est-ce que je suis en train de faire ?

— Serre-moi. »

Donnola déglutit. « Si le docteur entrait… » Il l’attira à lui, avec un peu plus de conviction.

Giuditta posa la tête contre sa poitrine. « Plus fort.

— Tu ne veux quand même pas que je te brise les os ? » Puis, embarrassé, il la prit entre ses bras. Il commença à bercer le haut de son corps, en avant et en arrière, avec vivacité.

« Comme ça, tu vas me faire vomir », dit Giuditta en riant.

Donnola ralentit.

« C’est mieux… », dit-elle. Et elle recommença à pleurer.

Donnola la berçait, sans savoir que dire ni que faire.

« As-tu jamais été amoureux ? lui demanda Giuditta après un certain temps.

— Moi ? Non, bien sûr que non. Non, non… Tu me vois, je ne suis pas spécialement beau. Qui veux-tu qui s’amourache de quelqu’un comme moi ?

— Je t’ai demandé si toi tu avais jamais été amoureux.

— Ah, voilà… Donnola s’agitait, comme si Giuditta était couverte d’orties. J’avais pas bien compris… Je… bon… peut-être… Mais c’était il y a longtemps. Je me souviens même plus comment elle s’appelait…

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