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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« J’en étais sûre, dit Benedetta.

— Ce moine est un imbécile, répliqua Mercurio.

— Il faut aller aider Zolfo », dit Benedetta, qui s’élança.

Tandis qu’il marchait à sa suite, Mercurio remarqua à la gauche de frère Amadeo et de Zolfo, sur les marches de l’église de San Silvestro, un jeune homme habillé avec une rare élégance. Il portait un haut-de-chausses blanc, immaculé, une tunique à manches bouffantes damassées, un bonnet avec une énorme épingle en or, et une chaîne, d’or aussi, à grosses mailles, avec un pendentif incrusté de pierres précieuses. À son côté pendait une épée à poignée de nacre.

Autour de lui, cinq jeunes gens tout aussi bien vêtus ricanaient en assistant à la prédication. Mercurio sentit un frisson le long de son échine.

« Ordure ! répéta frère Amadeo.

— C’est qui, l’ordure ? », dit l’ivrogne qui s’appuyait à sa rame. En un instant, sur sa face altérée par le vin, le rire céda la place à une expression menaçante.

« Frère, retourne à Rome chez ton maître ! hurla la femme en agitant le poing.

— L’ordure, c’est toi, le moine ! », tonna un autre ivrogne, au visage écarlate, qui se pencha pour ramasser une pierre.

« Zolfo, viens avec nous ! », dit Benedetta en rejoignant celui-ci.

Le gamin lui lança un regard distant, sans émotion aucune.

« Zolfo… c’est moi… », ajouta Benedetta, déconcertée par ce regard. Elle se tourna vers Mercurio, avec un air de colère. « Qu’est-ce que ce maudit moine lui a fait ? »

Une première pierre vola. Puis une deuxième.

« Viens avec nous, Zolfo, répéta Benedetta, qui l’attrapa par le bras.

— Lâche-moi ! », cria celui-ci, en la repoussant et en se mettant devant le prédicateur, comme un garde du corps pathétique. Une pierre l’atteignit à la jambe, et il gémit.

« Calmez-vous », tenta de dire Benedetta aux ivrognes, qui se rapprochaient de manière menaçante. Puis elle s’élança de nouveau vers Zolfo, et cette fois le tira au bas des escaliers. Zolfo résistait.

Mercurio lui donna une gifle. « Suis-nous, crétin ! » Puis, à Benedetta : « Par là ! », et il les entraîna vers l’église de San Silvestro.

La masse des ivrognes, furieuse, se jetait sur le frère Amadeo. « Il nous traite d’ordures ! On va lui faire payer ! »

Voyant comment les choses tournaient, le frère Amadeo suivit Zolfo que Mercurio et Benedetta entraînaient.

« Lâche-nous les couilles, frère ! », hurla Mercurio quand il vit que les ivrognes se mettaient à les poursuivre eux aussi.

Sur le chemin qui les séparait encore de l’église où Mercurio avait l’intention de se réfugier s’était placé le jeune homme bien habillé qu’il avait remarqué peu auparavant. Il observait la scène d’un regard amusé et cruel. Immobile, à l’aise, la jambe droite sur la première marche, la main droite enfilée dans la large poche de sa tunique. Son épaule gauche était beaucoup plus haute et plus robuste, et son épée était à sa ceinture côté droit, signe qu’il était gaucher.

Mercurio ralentit et regarda derrière lui. Les ivrognes gagnaient du terrain. Et leur retraite était coupée par le jeune homme et ses compagnons. « Pousse-toi ! », lui cria-t-il.

Le jeune homme sourit. Il avait des dents très blanches, courtes et pointues, comme celles d’un poisson carnivore. Et ses yeux, si écartés qu’ils semblaient disposés de chaque côté de son visage, avaient aussi la fixité vitreuse des prédateurs marins. Inexpressifs et pourtant cruels. Peut-être, pensa Mercurio, parce que c’était des yeux froids, éteints.

Tout à coup, le jeune homme bougea, aussi rapide et disgracieux qu’un crabe. Sa main gauche alla à son épée et dégaina. De la poche droite, en revanche, il sortit un bras court, à la main recroquevillée. Sa jambe droite, qui semblait normale à première vue, était en réalité plus courte et moins développée que l’autre, et restait partiellement pliée. L’épée au poing, il se tourna vers ses compagnons qui, sans hésiter, dégainèrent leurs armes et firent cercle autour de lui. Le jeune homme caracola, montrant une gibbosité qui lui gonflait l’épaule gauche. C’était un monstre difforme.

Croyant qu’il voulait se jeter sur lui, Mercurio se figea. Mais l’autre le dépassa pour les protéger, Benedetta, Zolfo, le frère et lui, suivi de sa petite armée.

« Arrêtez, bande d’idiots ! », cria-t-il aux ivrognes, d’une voix presque féminine, stridente et désagréable.

Un ivrogne lui arrivait déjà dessus, incapable de freiner sa course.

Le jeune homme donna un fendant de son épée à double tranchant. Il coupa la lourde tunique de l’ivrogne à la hauteur de l’épaule. Une tache de sang commença à s’élargir sur le tissu.

L’ivrogne gémit de douleur et s’écroula au sol.

« Ramassez-le, dit le jeune homme avec un profond mépris dans la voix.

— Pardonnez, votre Grâce, dit la femme qui avait cherché querelle au prédicateur. Nous ne vous avions pas vu. Ayez la générosité de nous pardonner, votre Grâce. » Sans perdre de vue la pointe de l’épée, elle se pencha sur l’ivrogne à terre. Avec une force insoupçonnée, elle le tira en arrière, loin de la portée de l’arme. « Mon mari n’avait pas de mauvaises intentions, continua la femme en aidant le blessé à se relever. On n’aurait jamais fait de mal au frère ni au garçon.

— Oui, on plaisantait », dirent en chœur les autres ivrognes.

Le jeune homme se tourna vers frère Amadeo. « Que leur demandais-tu ?

— Qu’on chasse les Juifs de Venise, répondit le moine, retrouvant le courage qu’il venait de perdre.

— Nous sommes prêts à devenir des martyrs ! s’exclama Zolfo.

— Tais-toi donc, crétin », lui ordonna Mercurio.

Le jeune homme rit. « Ton ami a raison. Martyre par la main de quatre ivrognes ? Tu es un crétin.

— Le martyre est notre…, commença Zolfo, d’un ton rageur.

— Tais-toi ! » Le frère Amadeo lui donna une claque violente.

Zolfo rentra les épaules, mortifié.

« Qu’est-ce que je t’avais dit, couillon ? fit Mercurio. Si tu cherchais un maître, tu aurais mieux fait de rester avec Scavamorto. Il aurait sûrement été plus miséricordieux. »

Le jeune homme inclina sur le côté sa tête difforme, comme un chien, amusé. Il sourit au frère Amadeo. « Toi, tu sais de quel côté te ranger, hein ?

— Moi, je suis aux côtés de notre Seigneur, répondit le moine.

— Et moi je suis un grand seigneur, dit le jeune homme en riant. Je suis le prince Rinaldo Contarini. » Il se tourna vers les ivrognes. « Et maintenant, hurlez : “Chassez les Juifs de Venise !” »

Les ivrognes échangèrent des regards puis, en chœur, dirent : « Chassez les Juifs de Venise !

— Plus fort, pouilleux !

— Chassez les Juifs de Venise ! »

Le jeune Contarini pointa son épée vers l’auberge d’où ils étaient sortis. Sur le seuil se trouvait le patron. « Toi, l’aubergiste, puisque tu ne sais pas tenir tes clients, tu fermes pendant une semaine. À partir de maintenant. Par mon bon vouloir. Et si je te trouve ouvert, je mets le feu à ta taverne. »

L’aubergiste baissa la tête et rentra pour chasser immédiatement les clients assis dans son local.

Le jeune prince se pavana devant ses compagnons, puis s’approcha de Benedetta. « Comment tu t’appelles ? », lui demanda-t-il sans le moindre intérêt dans la voix, en caressant du bout de son épée la peau de son décolleté.

Benedetta ne bougeait pas. Elle ne répondait pas. Elle éprouvait à la fois horreur, peur et attraction, sans oser se le dire. Quelque chose remontait de son passé et l’attirait insensiblement, quelque chose qu’elle fuyait mais que sa part obscure, à son insu, recherchait. « Maman… », murmura-t-elle, dans un souffle.

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