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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Donnola…

— Agnese… elle s’appelait Agnese. »

Giuditta resta quelques instants en silence. « Et ça te faisait mal dans tout le corps ?

— Écoute, Giuditta… voilà… » Donnola fit une courte pause puis parla vite, presque sans reprendre son souffle : « Tu ne penses pas que tu devrais en parler avec le docteur ? Enfin, c’est-à-dire, c’est ton père et même si ce serait plus logique d’en parler avec une femme parce qu’entre femmes on se comprend mieux, du moins je crois… En tout cas, si on n’a rien de mieux que son père… Enfin, c’est-à-dire, bref… ce que je veux dire c’est que je ne sais pas si c’est moi la personne qu’il te faut, tu comprends ? Je ne voudrais pas te donner des conseils qui seraient faux et…

— C’est si terrible que ça d’être amoureux ? », le coupa Giuditta.

Donnola ne répondit pas tout de suite. Il la serra contre lui, plus fort. En même temps il hochait la tête, retenant une douleur, ensevelie depuis des années, qu’il ne voulait pas s’avouer à lui-même. « Oui…, murmura-t-il enfin, dans un filet de voix.

— Oui », dit Giuditta.

30

« Pourquoi tu m’as embrassé ? demanda Mercurio à Benedetta.

— Pour rire, te monte pas la tête. » Et elle accéléra le pas pour ne pas montrer qu’elle rougissait.

« Attends-moi, lui dit Mercurio.

— Sois pas casse-pieds », fit-elle puis elle se passa discrètement les doigts sur les lèvres. Il lui semblait qu’elles brûlaient encore du contact avec celles de Mercurio. Elle avait été vendue par sa mère à un prêtre et à d’autres vicieux, mais ce baiser était son premier. Elle tourna dans une calle étroite et marcha vite jusqu’à un vaste campo.

« Regarde qui est là », dit Mercurio, derrière elle. Il la rattrapa, posa la main sur son épaule, lui indiquant un petit groupe de personnes.

« Qui est-ce ? », dit Benedetta, encore distraite par ses sensations.

Mercurio rit. « C’est ce couillon de Zolfo avec son moine !

— Venise ! Repens-toi de tes péchés immondes et répugnants ! », hurlait le frère Amadeo, les bras levés, sur les marches de l’oratoire degli Ognissanti, sur le campo San Silvestro. L’air était froid, humide, mais le moine, sous sa vieille robe de bure sale et usée, portait un tricot de laine double maille et des caleçons longs, achetés avec l’argent de Zolfo.

« Venise, repens-toi ! », reprit Zolfo en écho.

Le campo était rempli de gens affairés. Quelques-uns se tournaient vers ce prédicateur et ce petit garçon, aux cheveux en étoupe et au teint jaune. Bien vite cependant chacun reprenait sa marche, vaquant à ses occupations. La plupart ne regardaient même pas.

Benedetta voulut courir vers Zolfo mais Mercurio la retint. « Attends », lui dit-il. Ils restèrent à l’écart.

Le frère Amadeo, sur les marches, reprit son souffle et gonfla ses poumons. « Venise, repens-toi de tes péchés ! », cria-t-il encore, d’une voix revigorée.

« Repens-toi, Venise ! », répéta Zolfo.

Personne ne s’arrêtait pour écouter le prêche.

« Ils ont l’air de deux crétins, dit Benedetta.

— Ce sont deux crétins », répliqua Mercurio.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Zolfo au moine. J’ai froid. » Le frère Amadeo le foudroya d’un regard féroce. « Comment peux-tu souffrir du froid ? La foi en Christ ne te réchauffe pas assez ? »

Zolfo acquiesça docilement.

Le moine leva les bras au ciel et s’écria, têtu : « Venise, repens-toi de tes péchés immondes et répugnants !

— Arrête un peu de crier ! brailla de l’autre côté du campo une femme sortie sur le seuil d’une auberge à l’enseigne d’un cygne à deux têtes. Elle vacillait sur ses jambes, les veines du cou gonflées. Ses yeux, au regard liquide, avaient du mal à accommoder sa vision.

Frère Amadeo pointa le doigt dans sa direction : « Satan, sors de cette femme ! Je te l’ordonne au saint Nom de notre suprême et très haut Maître !

— Sors, Satan ! », dit Zolfo en écho, l’index pointé lui aussi.

Elle balançait, indécise, voulant rentrer dans sa taverne. Quelqu’un l’appela de l’intérieur. « Il y a un prédicateur », répondit-elle seulement. L’instant d’après, une autre tête se pencha à la porte de l’auberge. Puis une autre, et une autre encore. Ils délibéraient entre eux, tous aussi saouls les uns que les autres. « Qu’est-ce que tu veux, frère ? », hurla un des hommes qui étaient sortis, un grand bonhomme costaud qui s’appuyait sur une rame.

« Repentez-vous de vos péchés ! Le Seigneur vous l’ordonne ! cria le frère Amadeo. Chassez le Juif de Venise !

— C’est quoi cette histoire ? », cria la femme, qui s’attendait à la liste habituelle des péchés, vin et fornication en tête.

« Chassez le Juif ! hurla avec plus de fougue encore frère Amadeo, lancé dans sa croisade personnelle. Le Juif est le chancre de Satan ! »

La petite dizaine d’ivrognes, d’un pas incertain, entreprit de traverser le campo San Silvestro. Arrivés aux marches de l’oratoire degli Ognissanti, ils avaient tous un sourire idiot peint sur la face. Sans savoir vraiment ce que voulait le prêcheur, ils entendaient s’amuser un peu à ses dépens. Ils se placèrent devant lui, ondoyant comme des barques à l’ancre. La femme rota. Quelques hommes rirent.

« Qu’est-ce qu’ils t’ont donc fait, les Juifs, frère ? demanda l’un.

— Ils ont baisé ta mère ? demanda l’ivrogne qui s’accrochait à sa rame.

— Non, c’est lui, ils l’ont sodomisé ! s’exclama la femme, provoquant un moment d’hilarité générale.

— Repens-toi, pécheresse ! hurla Zolfo.

— Ta gueule, le nain ! »

Zolfo eut un hoquet, et une expression torve.

« Fais attention, petit, ou tu vas prendre feu ! », se moqua la commère.

Les ivrognes autour d’elle rirent grassement.

« Ils vont avoir des ennuis », dit Benedetta à Mercurio, en faisant un pas en avant.

Mercurio la retint de nouveau. « Attends.

— Ève ! Ne t’abandonne pas au péché ! Ne prends pas la pomme que t’offre le Serpent ! hurla à la femme saoule le frère Amadeo dont les yeux n’étaient plus que deux minces fentes.

— Ève, elle était pas juive, celle-là ? se mit-elle à rire.

— C’est sûr ! Et Moïse aussi, dit l’un des ivrognes.

— Et le Roi David, ajouta un autre.

— Et Jean-Baptiste ! fit un troisième.

— Si tu vas par là, c’est sûr que le frère aussi il est juif ! », cria le grand costaud qui se retenait à sa rame.

La clique des ivrognes explosa d’un rire sonore.

Frère Amadeo, théâtralement, s’agenouilla. « Notre Père qui êtes aux cieux, et toi, notre Père sur la terre, très-saint pape Léon X de Médicis, fais descendre ton pardon sur ces pécheurs…

— Frère, t’y avais jamais pensé à ça, que le premier pape, il était juif ? hurla la femme, la plus acharnée contre lui. Pierre-sur-cette-pierre, le premier pape, le fondateur de l’Église, il était plus juif que n’importe quel Juif qui marche aujourd’hui dans les rues de Venise !

— Ordure ! éructa le frère Amadeo en se dressant sur ses pieds.

— Ordure ! », fit Zolfo en écho.

La femme se pencha, ramassa une poignée de boue et la lança contre Zolfo, qu’elle atteignit en plein visage.

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