Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
— Moi, c’est Robert, a-t-il dit en tendant la main à travers le siège. Mais tout le monde dit « Bobby », complète-t-il en désignant l’autocollant.
Quand même, le stop, il est étonné.
— On trouve des billets d’avion à pas cher. Sur le Net, il paraît qu’on en trouve à quarante euros. Bon, c’est toujours à des horaires pas possibles mais quand on a le temps !
— Je préfère garder mon argent pour vivre sur place. Et puis, si on voyage, c’est pour faire des rencontres, non ?
Le type est simple et chaleureux, il n’a pas hésité à la prendre, dès qu’il l’a vue en bas de sa cabine. Alex guettait, non pas sa réponse, mais la tonalité de sa réponse. Ce qu’elle redoutait, c’est le regard concupiscent. Pas envie de se battre pendant des heures contre un don juan de station-service. Bobby a accroché une figurine de la Vierge à son rétroviseur et un petit appareil sur son tableau de bord, un écran qui affiche des photos avec des effets de fondu, de store qui s’ouvre et qui se ferme, de page qu’on tourne. Ça passe en boucle, c’est épuisant à regarder. Il l’a acheté à Munich. Trente euros. Bobby donne souvent le prix des choses, pas tant pour se faire admirer que pour se montrer précis, scrupuleux dans ses explications. Et il en donne, des explications. On passe quasiment une demi-heure à commenter le diaporama, sa famille, sa maison, le chien, il y a surtout beaucoup de photos de ses enfants, trois.
— Deux garçons, une fille. Guillaume, Romain, Marion. Neuf, sept et quatre ans.
Toujours la précision. Il sait se tenir quand même, il ne charge pas la conversation d’anecdotes familiales.
— Les affaires des autres, au fond, on s’en fout, hein ?
— Non, ça m’intéresse…, proteste Alex.
— Vous êtes bien élevée.
La journée se poursuit plutôt bien, le camion est incroyablement confortable.
— Si vous voulez piquer un petit roupillon, pas de problème.
Du pouce, il a désigné derrière lui la couchette.
— Moi je suis obligé de tracer, mais vous…
Alex a accepté, elle a dormi plus d’une heure.
— On est où ? a-t-elle demandé en se recoiffant et en regagnant son siège.
— Ah vous voilà ? Eh ben, vous aviez du retard de sommeil. Sainte-Menehould !
Alex fait mine d’être admirative… que de chemin parcouru. Son sommeil a été agité. Pas seulement l’angoisse habituelle, il y avait aussi de la détresse. Ce voyage vers la frontière, c’est tout de même un tournant douloureux. Le début de la fuite. Le début de la fin.
Quand la conversation retombe, on écoute la radio, les nouvelles, les chansons. Alex guette les arrêts, les repos obligatoires, les moments où Bobby va vouloir boire un café. Il a un Thermos, des victuailles, tout ce qu’il faut pour la route mais on a besoin de s’arrêter, c’est abrutissant ce boulot, vous pouvez pas savoir. Lorsqu’un arrêt se profile, Alex est aux aguets. Si c’est une aire de repos, elle fait semblant de dormir, trop peu de gens et donc trop de risques de se faire repérer. Si c’est une station-service, moins de risques, elle descend faire quelques pas, elle offre du café à Bobby, ils sont devenus bons copains. Justement, en buvant un café il a abordé le pourquoi du voyage, un peu plus tôt :
— Vous êtes étudiante ?
Il n’y croit pas lui-même qu’elle puisse être étudiante. Elle fait jeune mais enfin, la trentaine quand même et puis, fatiguée comme elle est, ça ne doit pas arranger. Elle choisit de rire.
— Non, je suis infirmière, je vais tâcher de travailler là-bas.
— Pourquoi l’Allemagne, si c’est pas indiscret ?
— Parce que je ne parle pas l’allemand, répond Alex avec toute la conviction dont elle est capable.
Robert rigole, pas sûr de comprendre.
— Vous auriez pu aller en Chine, alors. Sauf si vous parlez le chinois. Vous parlez le chinois ?
— Non. En fait, mon ami est de Munich.
— Ah…
Il fait l’homme qui a tout compris. Sa grosse moustache va et vient tandis que sa tête dodeline d’un côté à l’autre.
— Et il fait quoi, votre ami ?
— Informatique.
— Il est allemand ?
Alex fait signe que oui, elle ne sait pas où on va comme ça, elle n’a que deux longueurs d’avance sur la conversation, elle n’aime pas ça.
— Et votre femme à vous, elle travaille ?
Bobby jette son gobelet dans la poubelle. La question sur sa femme, ça ne l’a pas froissé, ça l’a peiné. On est de nouveau en route, il remonte dans le diaporama sur la photo de sa femme, une femme très quelconque d’environ quarante ans avec des cheveux plats. L’air malade.
— Sclérose en plaques, dit Bobby. Avec les enfants, vous imaginez ? Maintenant, on est dans les mains de la Providence.
Disant cela, il désigne la statuette de la Vierge qui se balance doucement sous le rétroviseur.
— Vous pensez qu’elle va faire quelque chose pour vous ?
Alex ne voulait pas dire ça. Il se tourne vers elle, il n’y a aucun ressentiment dans son attitude, c’est l’expression d’une évidence :
— La récompense de la rédemption, c’est le pardon. Vous ne pensez pas ?
Alex n’a pas bien compris, la religion, elle… Elle ne s’est pas rendu compte tout de suite, de l’autre côté du tableau de bord, Bobby a fixé un autocollant : « Il revient. Êtes-vous prêt ? »
— Vous ne croyez pas en Dieu, dit Bobby en riant, ça se voit tout de suite.
Il n’y a pas de reproche dans ce constat.
— Moi, si j’avais pas ça…, dit-il.
— Pourtant, dit Alex, le Bon Dieu, il vous a bien arrangé. Vous n’êtes pas rancunier.
Bobby fait un geste, oui, je sais, on m’a déjà servi ça.
— Dieu nous éprouve.
— Ça, dit Alex, on peut pas dire le contraire…
Du coup, la conversation s’éteint d’elle-même, on regarde la route.
Un peu plus tard, Bobby dit qu’il doit se reposer. Une station-service grande comme une ville.
— C’est ici que j’ai mes habitudes, dit-il en souriant. C’est l’affaire d’une heure.
On est à vingt kilomètres de la sortie vers Metz.
Bobby est d’abord descendu un long moment pour se détendre, respirer, il ne fume pas. Alex le voit faire des allers et venues sur le parking, il fait des mouvements avec les bras, elle pense que c’est un peu parce qu’elle le regarde. En fait-il autant quand il est tout seul ? Puis il regagne le camion.
— Si vous permettez, dit-il en grimpant dans sa couchette. Vous inquiétez pas, j’ai mon réveil, là.
Il désigne son front.
— Je vais en profiter pour faire quelques pas, dit Alex. Et pour téléphoner.
Il croit amusant d’ajouter : « Embrassez-le pour moi ! » en tirant le rideau de la couchette.
Alex sur le parking, entre les innombrables camions. Besoin de marcher.
Plus le temps passe, plus elle a le cœur lourd. L’effet de la nuit, se dit-elle, en sachant très bien qu’il n’en est rien. C’est l’effet du voyage.
Sa présence sur cette autoroute n’a qu’un sens, souligner à quel point la partie est en passe de se terminer.
Elle fait semblant mais elle a quand même peur de la vraie fin. C’est demain, c’est tout à l’heure.
Alex se met à pleurer, doucement, les bras croisés sur sa poitrine, debout entre les énormes camions rangés côte à côte comme de gros insectes endormis. La vie nous rattrape toujours, rien à faire, on ne s’échappe pas, jamais.
Elle se répète ces mots, renifle, se mouche, tente de respirer à fond pour chasser ce poids dans sa poitrine, pour faire redémarrer ce cœur pesant, fatigué mais c’est vraiment difficile. Quitter tout ça, voilà ce qu’elle se répète pour se donner du courage. Après, elle n’y pensera plus, tout sera nettoyé. C’est pour ça qu’elle est ici, sur cette autoroute, parce qu’elle est en train de quitter tout ça. Sa poitrine s’allège un peu à cette idée. Elle marche, l’air frais la ranime, la calme, la vivifie. Encore quelques longues aspirations et les choses vont mieux.