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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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La première avait enturbanné son chignon si généreusement qu’il disparaissait sous les volutes d’un ruban large comme une cuillère à soupe qui lui donnait l’allure d’une femme de ménage dans un hôpital psychiatrique. Jacinthe s’était démarquée de sa sœur en truffant sa coiffure en forme de pièce montée d’épingles destinées à retenir des morceaux de ruban frisés. Elle avait maintenant les cheveux dressés sur la tête, comme si elle était en permanence saisie de frayeur.

Charles entra.

Il n’avait fait qu’un pas dans le salon, il s’arrêta, stupéfié par une brutale révélation qui lui fit, dans l’estomac un précipité chimique.

Le jeune homme était assis dans un fauteuil, les genoux serrés, les mains sur les cuisses.

En face, sur la banquette, Rose et Jacinthe se tenaient côte à côte.

Charles passa alternativement du prétendu prétendant au regard craintif à ses filles en tenue de cérémonie, il découvrit cet Alphonse mince, élancé, aux cheveux bruns ondulés, aux yeux clairs, à la jolie bouche sensuelle et, face à lui, ses jumelles vêtues de la même robe de tulle à volants et au décolleté plongeant…

Il fut foudroyé par cette découverte.

Parce que ce jeune homme était beau comme tout.

Parce qu’il n’avait jamais vu ses filles dans une circonstance où elles étaient aussi évidemment offertes et désireuses de plaire.

Il se rendit compte qu’elles étaient hideuses.

Elles souriaient de toutes leurs fausses dents, les joues et la poitrine creuses, les genoux maigres. Excitées par la venue de ce prétendant, palpitantes comme des volailles, elles laissaient s’échapper de leurs lèvres entrouvertes des petits rires étranglés qui trahissaient un désir sexuel rendu obscène par l’incroyable ressemblance qui dupliquait leur laideur.

Comment Charles avait-il fait pour ne pas s’en rendre compte ? Son aveuglement d’hier comme la révélation d’aujourd’hui s’expliquaient simplement : il les aimait, il les aimait terriblement. Il aurait voulu chasser ce jeune homme, presser ses filles contre lui. Cette découverte poignante l’aurait fait pleurer. Elles étaient ridicules. Il eut envie de mourir.

La séance fut un calvaire.

Hortense proposa qu’elles jouent un morceau de piano à quatre mains, Alphonse sourit avec gentillesse, mais ne parvint pas à prononcer un mot. Elles massacrèrent un air que personne n’aurait pu reconnaître. Le jeune homme applaudit silencieusement, les filles firent une petite révérence, Rose faillit se foutre par terre et se retint de justesse, puis elles coururent reprendre leur place sur la banquette où elles se perchèrent comme des poules. Leur parfum à la noix de coco fit une vague dans la pièce.

— Alors ? demanda Hortense.

Elle souriait de toutes ses dents, qu’elle n’avait pas bien belles non plus. La pomme ne tombe pas loin de l’arbre, se dit Charles.

Alphonse était parti.

— Merci, monsieur, avait-il dit, j’ai passé un moment très… très agréable.

Charles le regarda de plus près, non seulement il était beau et élégant, mais en plus, il était poli. Tout ce qu’il avait rêvé comme gendre.

— Allez mon vieux, dit-il, rentrez chez vous, tout ça a suffisamment duré.

Ils se serrèrent la main. Charles fut alors animé d’une intuition soudaine, il ne savait pas d’où cela venait :

— La politique vous intéresse, Alphonse ?

Le visage du jeune homme s’illumina.

— Bon, dit Charles, on verra ce qu’on peut faire pour vous.

Hortense trouvait que cela s’était très bien passé, elle avait de grands espoirs. Tant mieux, pensa Charles, ça t’occupe. Hortense l’avait suivi dans sa chambre. Il se déshabillait, il n’avait pas mangé, pas d’appétit.

— Dommage qu’il soit fils unique, cet Alphonse. Il aurait eu un frère…

— Allez Hortense, lâcha Charles en ôtant son caleçon, fous-moi la paix. Demain, j’ai du travail.

Hortense leva une main, je comprends, je comprends, et elle sortit.

Quelle bonne journée elle avait passée.

La demande de Gustave Joubert d’un soutien explicite à son initiative aéronautique avait beaucoup préoccupé André. En évoquant les années auprès de Madeleine Péricourt, ne fallait-il pas craindre qu’une vilaine rumeur, celle d’un homme qui se serait laissé entretenir par une riche héritière, soit propagée et ruine sa réputation montante ?

Il lui parut moins compromettant d’accéder à la demande.

La France mérite mieux que sa classe politique

Nos gouvernants seraient bien avisés d’écouter les forces vives de la Nation.

Voilà un groupement d’industriels inspirés par un sentiment de patriotisme désintéressé, prêts à étudier les questions brûlantes du pays pour y apporter des solutions, bref, voilà l’élite qui se met en marche. Saluons-la.

Face aux périls qui nous menacent, ces hommes se proposent de construire le premier moteur d’avion à réaction, capable de tenir tête à nos adversaires les plus belliqueux. L’aventure est enthousiasmante, ambitieuse, patriotique. Il leur faut le soutien du gouvernement, c’est-à-dire de la Nation. N’imaginons pas un instant que cet appui vienne à leur manquer.

Voilà. André avait fait ce qu’on lui demandait.

Il reçut d’ailleurs le lendemain une petite carte de visite à l’enseigne de la Renaissance française qui le félicitait, à défaut de le remercier, pour cet « excellent article, si parfaitement juste ».

André s’était rangé du côté de Gustave Joubert. Mais il l’avait fait contraint et forcé.

À la première difficulté, Joubert pouvait être certain de trouver André sur sa route.

25

Chaque fois que Paul s’attaquait à un nouveau livre, qu’il entamait un cahier, Vladi levait les yeux au ciel, ah, ces intellectuels ! Elle regardait fréquemment par-dessus son épaule quand il lisait ou qu’il écrivait, ce qui amusait toujours Paul.

Cela avait donné lieu à une petite mise au point avec sa mère, quelques mois plus tôt, lorsque Madeleine s’était imaginé que Vladi pourrait l’assister dans l’éducation de Paul qu’elle prenait intégralement en charge.

— Au moins, te faire réviser les récitations, je ne sais pas moi… Elle ne parle pas le français, mais elle peut quand même faire un effort, non ?

— Non, ma… man, elle n… ne peut p… pas.

Paul tenta de changer de conversation, mais quand sa mère avait une idée en tête !

— Elle n’a qu’à lire phonétiquement ! Même si elle ne comprend pas, elle peut au moins vérifier que…

— Non, ma… man, elle n… ne peut p… pas.

— Je voudrais bien savoir pourquoi.

Alors Paul, à regret, s’était senti obligé de lui dire :

— Pa… parce que Vladi n… ne sait p… pas lire.

Dix fois Madeleine avait vu la jeune femme s’installer, souvent à la demande de Paul, avec Król Maciuś pierwszy, cette histoire du roi Mathias Ier, et elle ne s’était aperçue de rien. Paul, qui avait l’oreille bien plus fine et plus éduquée, avait observé que, d’une lecture à l’autre, à certaines pages, les syllabes n’étaient jamais les mêmes. Des formules revenaient sans cesse, comme souvent dans les contes, mais pour le reste, Vladi ne lisait pas l’histoire, elle la lui racontait en tournant arbitrairement les pages d’un livre qu’elle aurait été incapable de lire.

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