Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Le fretin suivait à pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui semblaient tout fiers de traîner un si considérable équipage.
Au centre de longueur de l’immense carriole, non loin de la cabine qui servait de retraite au couple Canada, il y avait un réduit charmant qui était le domaine particulier de mademoiselle Saphir.
Je dis charmant, parce que c’était Saphir elle-même qui en avait disposé le simple et frais arrangement.
Il y a des êtres privilégiés que la contagion du burlesque ne gagne jamais, comme il y a des choses assez poétiques, assez belles pour ne pas craindre le contact du ridicule.
Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d’une femme lourde ou laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n’en était pas moins belle. Vous avez tous admiré au fond, au plus profond d’un intérieur bourgeoisement comique, quelque jeune fleur animée, portant haut, sans le savoir, sa distinction native, svelte comme un rêve de Gœthe, suave comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux choses jolies; les choses belles valent indépendamment de ce qui les entoure et parfois même le caprice du contraste ajoute un charme imprévu à leur perfection.
La retraite de Saphir s’ouvrait sur le côté de la voiture par une petite fenêtre drapée de rideaux de soie. À l’intérieur, il y avait un lit, un petit divan, un métier à broder et une table avec quelques livres. À la cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole abondamment incrustée de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une image de la Vierge.
Saphir avait bientôt seize ans, elle était grande, élancée, et, malgré son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n’avons pas à nier, sa taille gardait cette grâce indolente qui semble exclure la violence des mouvements. Elle était belle à la fois ingénument et noblement; ses traits, d’une pureté admirable, avaient encore quelque chose des gaietés enfantines, et pourtant l’aspect général de sa physionomie laissait dans l’esprit une saveur rêveuse et même mélancolique.
Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits, et qui semblaient regarder au-delà des choses de la vie.
Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu’elle se connaissait; elle n’éprouvait à cela ni plaisir ni honte. Madame Canada avait perdu beaucoup de peine à vouloir lui inculquer l’orgueil du succès. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements étaient un vain bruit, parce qu’elle ne s’était jamais montrée sans être applaudie.
Ainsi en avait-il été de ses charmes, malgré certains enseignements suggérés par le trop zélé Saladin, jusqu’à ce jour où le collège ecclésiastique du Mans avait loué la salle tout entière. Depuis ce jour-là Saphir n’ignorait plus sa beauté splendide, et quoiqu’il n’y eût rien en elle qui pût motiver l’accusation de coquetterie, elle tenait chèrement à sa beauté.
Nous expliquerons d’un mot le côté de sa nature qui se posait vis-à-vis du ménage Canada comme une impénétrable énigme. Saphir avait un secret depuis sa plus petite enfance; elle pensait à sa mère, non point à cause des souvenirs confus qui lui étaient restés après sa maladie, mais d’après des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui étaient l’œuvre du prévoyant Saladin.
Il ne faut pas oublier que, dès les premiers jours, Saladin avait été chargé de l’éducation intellectuelle de Saphir. Dès les premiers jours, Saladin avait conçu un plan qui ne manquait pas d’une certaine adresse, mais que les circonstances et l’aversion instinctive de la jeune fille devaient faire avorter.
Saladin était un homme d’affaires et non point du tout un séducteur. Il méprisait les vices de son père qui ne rapportaient rien et professait hautement cette théorie que tout péché doit profiter à la bourse ou à la position du pécheur.
– Le monde, disait-il, quand il était en humeur de philosopher, est plus grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours d’avaler des sabres; seulement à la baraque ça rapporte trente sous par jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille à manger qui vous fait tout d’un coup millionnaire.
Saladin s’était dit: mon histoire avec la petite m’a valu cent francs qui ont été mangés par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce n’est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le regain de l’affaire, en ramenant la petite à sa famille ou en l’exploitant de tout autre manière. On pourra voir.
La mère de Petite-Reine n’était pas riche, Saladin s’en doutait bien; mais il y avait un personnage qui l’avait frappé vivement et dont la mémoire restait en lui comme une promesse des contes de fées: c’était l’homme au teint basané, à la barbe noire, qui lui avait donné 20 francs, au guichet de la rue Cuvier.
Saladin regrettait amèrement de n’avoir pas fait affaire avec celui-là tout de suite.
Patient de caractère, trafiquant dans l’âme et sacrifiant résolument le présent au profit de l’avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un des mille et un semis qu’il mettait en terre au hasard pour les récoltes futures.
Il lui avait parlé de sa mère tout d’abord, c’est-à-dire aussitôt que l’enfant avait pu le comprendre; il l’avait fait mystérieusement, à mots couverts et calculés pour entretenir dans un état perpétuel d’éveil et de désir l’imagination de la fillette.
Il lui avait fait entendre que c’était là un grand secret, et il ne faut pas chercher ailleurs l’origine de la bizarre influence que Saladin avait gardée sur mademoiselle Saphir, malgré l’antipathie naturelle de la jeune fille.
Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par galanterie, mais par intérêt, avait essayé d’aller trop loin et trop vite.
Ce fut la cause de son départ. Cette fois-là, comme il le dit lui-même à son père, il avait avalé le sabre de travers.
Chose singulière, le départ de Saladin avait laissé un grand vide dans l’existence de Saphir, mais ce vide pouvait s’exprimer par un mot qu’elle ne disait jamais qu’à elle-même: ma mère.
La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris.
Le soleil s’en allait baissant sur la droite de la route, derrière les larges massifs de la forêt de Maintenon. C’était une chaude journée d’été; une pluie d’orage, qui avait abattu la poussière, laissait de brillantes gouttelettes aux feuillées de ronces qui bordaient les champs.
Mademoiselle Saphir était sur son petit divan, la tête appuyée sur sa main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux blonds. À ses pieds gisait une broderie commencée qui avait glissé de ses genoux.
Elle rêvait, mais non point au hasard et toute seule; elle rêvait après avoir lu et relu trois lettres fatiguées et froissées qui sans doute avaient pour elle un incomparable intérêt.
Elle les tenait toutes les trois dans sa main mignonne ouverte en éventail et recouvrant à demi un quatrième carré de papier, qui était une carte photographiée.
Ces trois lettres et ce portrait étaient toute son histoire. Il ne lui était pas arrivé autre chose dans sa vie, à part le grand malheur qui la sépara de sa mère.