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Les monades urbaines [The World Inside - fr]

Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:

L’an 2381.
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
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— Charles, je profite de ce que je vous tiens, attaque Siegmund, pour vous annoncer que j’ai du travail pour vous. C’est pour Stavis. Il veut savoir si les gens fréquentant les centres sonores ont souvent recours aux sanctificateurs et autres conseillers moraux. Une sorte de diagramme double…

— Il est tard, Siegmund. (Le ton est cassant.) Pourquoi n’en parlerions-nous pas demain matin ?

— Oui. Vous avez raison. Vous avez raison.

Le visage enfiévré, Siegmund se lève. Il sait bien qu’il n’a pas à partir, en dépit de la présence d’un visiteur pour Mamelon, mais il ne veut pas rester. Comme un époux de Varsovie, offrant aux deux autres une intimité superflue qu’ils ne demandent même pas. Il s’habille en hâte. Mattern lui rappelle calmement qu’il est libre de rester. Non. Siegmund s’en va, tirant la porte derrière lui. Il court presque dans le couloir. Je vais grimper jusqu’à Louisville voir Scylla Shawke. Mais au lieu de programmer l’étage où vivent le grand maître et son épouse, il presse le numéro 799. Shangai. C’est là qu’habitent Charles et Principessa Mattern. Il refuse d’affronter Scylla dans l’état bouleversé qui est le sien. Un échec pourrait avoir de trop graves conséquences. Principessa ira très bien. Une diablesse. Une véritable sauvage. Son appétit sexuel lui rendra peut-être son équilibre. Il l’espère. C’est la femme la plus passionnée qu’il connaisse hormis Mamelon. Elle est dans la maturité de sa beauté en ce moment. Il s’arrête devant la porte de l’appartement des Mattern. Et tout à coup il perçoit le côté quelque peu bourgeois, très pré-urbmonadial, d’aller faire l’amour avec l’épouse de l’homme qui se trouve en ce moment même avec sa propre épouse. Une promenade nocturne se devrait d’être plus hasardeuse, moins préméditée – une possibilité pour un homme d’élargir son champ d’expériences. Tant pis. Il entrouvre la porte. Des gémissements d’extase. Il se sent à la fois soulagé et consterné. Deux corps sur la plate-forme – des bras et des jambes qui doivent appartenir à Principessa et sur elle, grognant et soufflant, Jason Quevedo en pleine activité. Siegmund se recule vivement. Il est seul à nouveau. Où aller maintenant ? Cette nuit, le monde apparaît trop compliqué. La prochaine étape logique de son périple sera donc l’appartement des Quevedo. Micaela. Mais elle aura certainement un visiteur elle aussi. Des gouttes de sueur perlent sur son front. Il ne veut pas hanter désespérément les artères du bâtiment. Il veut simplement dormir. La promenade nocturne lui apparaît soudain dans toute son abjection : forcée, imposée, opprimante. L’esclavage de la liberté absolue. En ce moment exact des milliers d’hommes rôdent à travers l’immense édifice. Chacun déterminé à accomplir son devoir sacré de citoyen. Il marche dans le couloir, traînant les pieds. Il s’arrête devant une fenêtre. Dehors la nuit est sans lune. Le ciel est incendié d’étoiles. Peut-on voir d’ici une commune agricole ? Il regarde vers le nord. Ces paysans idiots. On raconte que Micael, le frère de Micaela Quevedo, celui qui était devenu anomo, a visité une commune. Ce ne sont peut-être que des racontars. En tout cas Micaela ne s’est pas consolée de la disparition de son frère. Oh, ça n’a pas tardé – il a été balancé dans la chute dès qu’il a eu remis le pied dans le bâtiment. Il est évident que l’on ne peut autoriser un homme pareil à reprendre sa vie antérieure comme si de rien n’était. Un perpétuel mécontent, distillant les poisons de l’insatisfaction et de l’impiété. Cela avait tout de même été un coup dur pour Micaela. Elle était très proche de son frère. Ils étaient jumeaux. Elle pensait qu’il aurait dû avoir droit à un véritable procès à Louisville. C’est bien ce qu’il avait eu d’ailleurs – un véritable procès. Micaela s’obstine à ne pas le croire. Siegmund se souvient parfaitement du jour où Nissim Shawke avait rendu son arrêt : procéder à l’exécution de cet homme immédiatement après son retour. Pauvre Micaela ! Peut-être existait-il quelque chose de pas très sain entre le frère et la sœur. Je pourrais poser la question à Jason. Je pourrais.

Et maintenant où aller ?

Il réalise subitement qu’il y a plus d’une heure qu’il se tient devant cette fenêtre. Il titube jusqu’aux escaliers. Il dévale douze étages comme un automate. Il arrive devant chez lui. Mattern et Mamelon dorment, collés l’un contre l’autre. Siegmund se débarrasse de ses vêtements et se couche lui aussi sur la plate-forme… mais un peu à l’écart. Tout se disloque. Finalement il s’endort.

La religion comme remède, comme consolation. Siegmund est allé voir un sanctificateur. Le temple est au 770e étage – c’est une petite pièce décorée de symboles de la fertilité et d’incrustations de lumière infuse, s’ouvrant sur une galerie commerciale. Il se sent comme un intrus ici. Il n’a jamais éprouvé le moindre sentiment religieux. Le grand-père de sa mère était bien un Christien, mais dans sa famille on racontait que c’était parce que le vieil homme avait le goût de l’antique. Les anciennes religions ont très peu d’adeptes, et même le culte de la célébration de dieu qui est le seul à être officiellement encouragé à Louisville ne représente pas le tiers de la population adulte du bâtiment. Ce sont, du moins, les derniers chiffres que Siegmund a eus sous la main – les choses ont peut-être changé dernièrement.

— Dieu soit loué, lui dit le sanctificateur, quelle est votre douleur ?

— C’est un petit homme grassouillet, à la peau douce et lisse. Quarante ans au moins. Des yeux brillants et réjouis dans un visage rond. Content de soi. Que peut-il connaître de la douleur ?

— Je commence à ne plus appartenir, explique Siegmund. Le futur s’effiloche. Je suis déconnecté. Plus rien n’a de sens. Mon âme est vide.

— Ah… heu… Anomie… Dissociation. Perte de l’identité. Combien de fois ne l’ai-je pas entendu ? Quel âge avez-vous, mon fils ?

— Quinze ans passés.

— Statut ?

— Shangai. Bientôt Louisville. Peut-être avez-vous entendu parler de moi. Siegmund Kluver.

La bouche se durcit. Le regard se voile. Il tripote les emblèmes sacrés accrochés à son collier. Oui, il a entendu parler de Siegmund.

— Votre mariage est-il une réussite ?

— J’ai l’épouse la plus merveilleusement onctueuse qui soit.

— Des enfants ?

— Un garçon et une fille. Nous aurons une deuxième fille l’année prochaine.

— Des amis ?

— Suffisamment. Et pourtant ce sentiment de décomposition. Quelquefois ma peau me fait mal. Comme des lambeaux de décomposition qui viendraient se coller à moi. Une perpétuelle agitation… une effervescence interne. Que m’arrive-t-il ?

— Quelquefois, répond le sanctificateur, ceux qui comme nous vivent dans des monades urbaines connaissent ce qu’on appelle une crise de confinement spirituel. Les limites de notre monde, c’est-à-dire de notre bâtiment, nous apparaissent trop étriquées. Nos ressources internes sont tout à coup insuffisantes. Les relations que nous entretenons avec ceux que nous avons toujours aimés et admirés nous semblent soudain décevantes et sans objet. Cette crise se manifeste souvent violemment : c’est le phénomène anomo. D’autres quittent la monade et vont chercher une nouvelle vie dans les communes ce qui est, bien sûr, une forme de suicide, étant donné notre incapacité à nous adapter à ce trop rude environnement. Quant aux autres – ceux qui ne s’évadent pas dans la folie ou ne fuient pas physiquement la monade – il leur arrive parfois ce que je qualifierai de migration intérieure. Ils plongent dans leur âme – considérant toute autre réalité comme un empiétement sur leur espace psychique. Cela a-t-il un sens pour vous ? (Siegmund fait un vague signe de la tête. Le sanctificateur continue de sa voix toujours aussi douce :) Chez les maîtres de ce bâtiment – la classe dirigeante, ceux qui ont été appelés par la grâce divine à servir leurs semblables – ce phénomène est particulièrement pénible, provoquant un véritable bouleversement des valeurs et un manque total de motivation. Mais cela peut se guérir facilement.

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