Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
Artha pénètre dans la cellule.
Elle referme rapidement la porte et s’appuie contre le lourd battant. Là où elle se tient, elle est éclairée par la lueur du feu qui entre par la fenêtre. C’est le seul éclairage, mais il est suffisant pour bien montrer son petit visage sévère et tendu. Elle se tient raide. Cette fois, elle n’a pas oublié de prendre son arme.
— Artha ! Je…
— Taisez-vous ! Si vous voulez vivre, parlez bas.
— Que se passe-t-il dehors ?
— Ils préparent le dieu de la moisson.
— Pour moi ?
— Pour vous.
— Vous avez dû leur raconter que j’ai essayé de vous violer, ricane-t-il. C’est donc cela mon châtiment. Très bien. Très bien. C’est profondément injuste, mais il n’y a pas de…
— Je ne leur ai rien dit du tout. C’est la décision qu’ils ont prise au coucher du soleil. Cela n’a rien à voir avec moi. (Elle semble sincère. Qu’en penser ?) Ils vous mèneront au dieu à minuit, poursuit-elle. En ce moment ils prient pour qu’il vous reçoive gracieusement. C’est une prière qui n’en finit pas. (Elle va à la fenêtre, faisant un large détour comme si elle craignait qu’il ne bondisse sur elle. Elle murmure quelque chose, et se retourne vers lui.) Très bien. Personne ne remarquera rien. Suivez-moi, et surtout ne faites pas de bruit. Si je suis prise avec vous, je serai obligée de vous tuer, et je prétendrai que vous cherchiez à vous échapper. Sinon, on me tuerait moi aussi. Allez, venez. Venez !
— Où ?
— Venez !
Un ordre chuchoté, mais impatient et rageur.
Elle marche devant lui. Complètement hébété, il la suit à travers un labyrinthe de passages, de salles humides souterraines, de tunnels à peine plus larges que lui. Finalement ils émergent à l’arrière du bâtiment où il était emprisonné. Il frissonne longuement dans l’air frais de la nuit. De la place leur parviennent la musique et les chants. Artha lui fait signe de s’arrêter. Elle s’avance entre deux maisons pour regarder de part et d’autre. Il court derrière elle quand elle lui fait signe à nouveau. Ainsi, de bond en bond, ils progressent et atteignent la frange périphérique de la commune. Micael regarde derrière lui. D’ici il voit le feu, l’idole, les minuscules silhouettes des danseurs, comme des images projetées sur un écran. Devant lui, s’ouvrent les champs de cultures. Au-dessus d’eux le croissant argenté de la lune et le scintillement des étoiles. Un bruit soudain. Artha l’agrippe et le pousse à terre sous un bosquet d’arbustes. Leurs deux corps sont comme soudés ; les pointes de ses seins semblent brûlantes. Micael n’ose ni bouger ni parler. Quelqu’un marche : une sentinelle, peut-être. Un dos large, une nuque épaisse. Enfin la silhouette s’éloigne et disparaît bientôt. Artha, tremblante, le maintient toujours au sol. Elle serre si fort ses poignets qu’il a mal. Elle se relève. Elle lui fait silencieusement comprendre que la voie est libre. Elle avance dans les champs, se faufilant entre les rangées de plantes hautes et feuillues. Ils continuent ainsi pendant une dizaine de minutes. Bientôt Micael suffoque d’essoufflement. Ils s’arrêtent. Le brasier n’est plus qu’une petite tache lumineuse sur l’horizon lointain, et les échos des chants sont couverts par les grésillements des insectes.
— À partir d’ici vous continuez tout seul, lui dit-elle. Je dois retourner. Si quelqu’un me cherchait trop longtemps, on pourrait soupçonner…
— Pourquoi avez-vous fait cela ?
— Parce que je m’étais montrée injuste envers vous. (Pour la première fois depuis ce soir, elle lui sourit. C’est un mince et rapide sourire qui joue furtivement sur ses lèvres ; rien à voir avec la chaleur de son regard l’après-midi.) Vous avez été poussé vers moi. Vous ne pouviez pas connaître notre attitude devant ces problèmes. J’ai été cruelle – pleine de haine – alors que vous vouliez simplement me prouver votre amour. Ne m’en veuillez pas, Statler. J’ai essayé de réparer mes torts envers vous. Partez.
— Je voudrais pouvoir vous dire combien…
Il pose délicatement la main sur son bras. Il la sent frissonner – de désir ou de dégoût ? Soudain, il ne peut plus se retenir ; il l’attire violemment contre lui et l’embrasse. Elle est raide et tendue au début. Puis elle se détend petit à petit ; elle se laisse finalement aller. Leurs lèvres s’unissent. Il caresse le dos nu et musclé. Puis-je toucher ses seins ? Elle pousse son ventre contre lui. Une vision traverse sauvagement son esprit : Artha, le visage en feu, se couche sur la terre, l’attirant sur elle et en elle – l’union de leurs deux corps créant ce lien métaphorique entre la monade et la commune dont sa vie devait être le gage. Mais non. Tout ceci n’est qu’imaginaire et irréaliste, même si la pensée en est agréable et satisfaisante. Ils ne s’accoupleront pas sous le clair de lune. Artha ne rejettera pas son code moral. Ces images d’adieux passionnés sont certainement venues la tenter elle aussi, mais elle les a rejetées. Elle s’écarte de lui, juste avant qu’il ne soit trop tard. Dans l’obscurité ses yeux sont brillants et chargés de tendresse. Elle se force à sourire, mais le cœur n’y est pas.
— Partez maintenant, chuchote-t-elle. (Elle se détourne et s’éloigne en courant. Dix mètres plus loin, elle s’arrête et se retourne. Elle lui fait signe de partir.) Allez. Allez. Qu’attendez-vous ?
Trébuchant, titubant, dérapant, il court sous la nuit étoilée. Il ne prend même pas la peine de se cacher sous les rangées de hautes plantes. Dans sa hâte, il bute contre les jeunes pousses, les écrase, laissant derrière lui des traces de destruction grâce auxquelles il pourra être facilement pris en chasse. Il sait qu’il doit être sorti du territoire de la commune avant l’aube. Une fois que les engins épandeurs auront décollé, il leur sera facile de le repérer et de le ramener pour apaiser la colère de Moloch. Il est d’ailleurs possible qu’ils soient déjà à ses trousses – depuis que sa fuite a été remarquée. Les yeux jaunes de ces engins voient-ils la nuit ? Il s’arrête et prête l’oreille, attendant l’horrible grondement, mais tout est calme et silencieux. Et les machines agricoles sont-elles déjà en route ? Il lui faut se presser. Les adorateurs du dieu des moissons ne s’occuperont probablement plus de lui s’il est hors des limites du domaine de la commune.
Mais où aller ?
Maintenant il n’a plus le choix ; il ne lui reste plus qu’une seule direction. Au loin, sur l’horizon se dessinent les colonnes grandioses de la constellation des Chipitts. D’ici, leurs milliers de fenêtres embrasées les font apparaître comme autant de phares allumés. Il est, bien sûr, incapable de repérer des fenêtres en particulier, mais il peut distinguer des différences dans les façades selon que les lumières s’allument ou s’éteignent. Là-bas, c’est le milieu de la soirée. Concerts, épreuves somatiques, duels de lumières, tous les amusements de la nuit. Stacion chez elle, s’inquiétant de lui. Depuis combien de temps est-il parti ? Deux, trois jours ? Tout se confond dans son esprit. Les enfants pleurent. Micaela, bouleversée, se querellant méchamment avec Jason pour se libérer de sa tension. Et lui est ici, à des kilomètres, tout juste évadé d’un monde d’idoles et de rites, de danses païennes, de femmes stériles et froides. Il a de la boue sur les pieds, des herbes dans les cheveux. Il doit avoir l’air affreux et puer atrocement. Impossible de se laver. Quelle bactérie est-elle en train de se nourrir de son sang ? Il n’a plus qu’à revenir sur ses pas. Ses muscles le font tellement souffrir qu’on ne peut plus proprement parler de fatigue. L’odeur de la cellule ne le quitte pas. Sa langue est sèche et cotonneuse. Il a l’impression que sa peau se craquelle d’avoir trop été exposée au soleil, à l’air, à la lune.