Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
— Vous êtes arrêté. Pour altération de programme, sortie illicite du bâtiment, manifestation indésirable de tendances antisociales. Nous avons ordre de nous assurer de vous dès votre retour dans le bâtiment. Après, il doit être procédé à l’exécution de la sentence de destruction.
— Attendez un instant. J’ai le droit de faire appel, non ? Je réclame…
— Votre cas a déjà été pris en considération, et nous a été transmis pour ultimes dispositions.
Il y a une note d’inexorabilité dans la voix du policier. Ils se tiennent autour de lui. Il ne peut plus bouger, enfermé sous la couche durcie. Qu’importe les micro-organismes qu’il a pu rapporter, ils prendront la même route que lui. Vers la chute ? Non. Non. Je vous en supplie. Mais à quoi s’attendait-il pour son retour ? Quelle autre issue pour lui ? Croyait-il qu’il allait tromper la monade ? Peut-on répudier une civilisation et espérer la réintégrer en douceur quand on le désire ? Ils l’ont chargé à bord d’un chariot. Les formes lui apparaissent floues à travers le cocon.
— Bon, il ne reste plus qu’à enregistrer la procédure. Avancez-le vers les détecteurs. Là, c’est bon.
— Puis-je au moins voir mon épouse ? Ma sœur ? Quel mal y a-t-il à ce que je leur parle, ne serait-ce qu’une minute pour la dernière fois…
— Menace à l’harmonie et à la stabilité, des tendances antisociales pernicieuses, retrait immédiat de l’environnement afin de prévenir toute extension du danger.
Comme s’il était pestiféré. Il a déjà vu des scènes semblables : le jugement sommaire, l’exécution immédiate. Il n’avait jamais vraiment compris. Jamais imaginé.
Micaela. Stacion. Artha.
Maintenant l’enveloppe s’est complètement durcie autour de lui. Il ne peut plus rien voir.
— Ecoutez-moi, dit-il, quel que soit le sort qui m’est réservé, je veux que vous sachiez que j’ai été là-bas. J’ai vu le soleil et la lune et les étoiles. Ce n’était pas Jérusalem ni le Taj Mahal, mais c’était fantastique. Cela, vous ne le verrez jamais. Vous ne comprendrez jamais toute la richesse de ces merveilles. Là-bas, l’âme s’épanouit. Que pourriez-vous y comprendre ?
Il perçoit des bruits sourds à travers la membrane laiteuse qui l’enveloppe. On lui lit les articles du code qu’il a transgressés. On lui explique comment et pourquoi il constitue une menace pour la société. La nécessité de supprimer la source du danger. Les mots semblent fondre et se mélanger ; ils deviennent incompréhensibles. Il sent le chariot avancer.
Micaela. Stacion. Artha.
Je vous aime.
— Bon, ouvrez la trappe.
C’est clair, sans ambiguïté. Micael entend tout au fond le grondement de la marée, le bruit des vagues qui s’écrasent sur les grains de sable brillants. Il sent le goût de l’eau salée. Le soleil est haut ; le ciel est merveilleusement clair, d’un bleu pur. Il n’a pas de regrets. Il lui eût été impossible de partir une autre fois ; s’ils lui avaient laissé la vie sauve, c’eût été sous une surveillance constante. Des milliards d’yeux le suivant partout. Toute sa vie à rêvasser dans le dièdre. Pour quoi faire ? Pourquoi ? C’est mieux ainsi. Avoir vécu ; ne serait-ce qu’une fois – ne serait-ce qu’un peu. Avoir vu la danse – le feu – senti l’odeur des plantes. Et puis il est tellement fatigué. Il voudrait tellement dormir. Il perçoit un mouvement. Le chariot bouge. Il plane et dérive lentement. Adieu. Adieu. Adieu ! Il est calme, apaisé. Il voit les escarpements chargés de verdure de l’île de Capri, l’enfant, le chevreau, la fiasque de vin frais et doré. Le brouillard et les dauphins, les épines et les galets. Dieu soit loué ! Il rit à l’intérieur de son cocon. Il se sent descendre. Adieu. Micaela. Stacion. Artha. Une vision ultime du bâtiment s’impose à son esprit – 885 000 personnes, le visage blafard, se pressant dans des couloirs saturés et bondés – entassées dans des machines qui les montent ou les descendent – s’empilant dans des centres sonores ou des Centres d’Accomplissement Somatique – envoyant des infinités de messages, qui pour se nourrir, qui pour discuter, qui pour réserver, qui pour négocier. Des foules d’enfants. Croissez et multipliez-vous. Des centaines de milliers d’orbites s’entrecroisant, chacune décrivant sa minuscule trajectoire à l’intérieur de la tour géante. Comme le monde est beau – et tout ce qu’il contient. Les monades au lever du soleil. Les champs et les cultures. Adieu.
Noir.
Le voyage est terminé. La source de danger a été anéantie. La monade a pris les mesures protectrices nécessaires. Un ennemi de la civilisation n’est plus.
7
Le fond. Siegmund Klüver se faufile entre les 216 génératrices. Il se sent mal à l’aise. Le poids du bâtiment au-dessus de lui l’oppresse. Le sifflement aigu des turbines le trouble. Il est désorienté – un vagabond perdu dans les profondeurs. Et cette salle immense ; ce cube enterré, tellement haut et énorme que les boules de lumière pendues au plafond éclairent à peine le sol de béton. Siegmund emprunte une coursive suspendue à mi-hauteur. La merveilleuse Louisville se trouve à trois mille mètres au-dessus de sa tête. Là-haut, très loin d’ici, il y a des tapis, des moquettes, des draperies, des marqueteries en bois précieux, tous les pièges de la puissance. Il n’avait pas prévu de descendre aussi bas. Il avait l’intention de venir à Varsovie. Mais il a fallu qu’il plonge jusqu’ici. Comme s’il avait voulu gagner du temps – se chercher une excuse. Siegmund est effrayé. S’ils savaient. Sa lâcheté intérieure. Cela ne lui ressemble pas – et pourtant.
Il laisse traîner sa main sur la rambarde de la coursive. Le métal est froid sous ses doigts tremblants. L’air ici résonne constamment – comme une sourde et puissante respiration. C’est vrai que les chutes transportant les déchets solides jusqu’aux salles énergétiques aboutissent par ici. Les rebuts de toutes sortes, vieux vêtements, cubes d’informations périmées, emballages et paquets divers, cadavres, parfois des corps encore vivants dévalent les méandres sinueux pour se jeter dans les machines compacteuses, avant d’être transportés sur des bandes de roulement jusqu’aux chambres de combustion. La libération de chaleur fournit l’électricité. Rien ne se perd ici. C’est une heure de pointe en ce qui concerne la consommation d’électricité. Chaque appartement est éclairé. Siegmund ferme les yeux. Monade Urbaine 116 lui apparaît dans son intégralité. 885 000 êtres humains reliés par un énorme entrelacs de fils. Un gigantesque standard humain. Et moi, je ne suis plus branché à ce standard. Pourquoi ? Que m’est-il arrivé ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui va m’arriver ?
Il traverse la coursive d’un pas lent. Après la salle des génératrices, il pénètre dans un tunnel. Derrière les parois lisses et brillantes courent, il le sait, les lignes conduisant l’énergie vers les circuits distributeurs. Là, ce sont les chambres de régénération, où les excréments sont reconvertis pour être réutilisés. Toute cette énorme et complexe infrastructure grâce à laquelle vit la monade. Il est le seul être humain ici. Le sentiment de sa solitude le submerge – il frissonne. Il devrait remonter à Varsovie. Et pourtant il continue son voyage dans les entrailles du bâtiment comme un jeune écolier studieux. Mais ici il peut se cacher de lui-même. Les yeux mornes des détecteurs électroniques, enfoncés dans les centaines de cavités creusées dans les murs, les sols, et les plafonds, le surveillent. Je suis Siegmund Kluver de Shangai, 787e étage. J’ai quinze ans et cinq mois. Mon épouse se nomme Mamelon, mon fils s’appelle Janus, et ma fille Perséphone. Je travaille comme expert à Louisville, et d’ici l’an prochain j’aurai vraisemblablement reçu notification de ma promotion aux échelons administratifs les plus élevés de cette monade. Et je m’en réjouirai. Je suis Siegmund Kluver de Shangai, 787e étage… Il s’incline devant les détecteurs. Salut à vous. Salut à vous. Le futur maître vous remercie. Il passe nerveusement sa main dans ses cheveux broussailleux. Il y a une heure maintenant qu’il erre dans ce gigantesque cerveau. Je devrais remonter. Mais de quoi ai-je peur ? Allez, à Varsovie ! À Varsovie !