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Les monades urbaines [The World Inside - fr]

Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:

L’an 2381.
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
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Ils se caressent mutuellement en silence, mais il reste désespérément mou et insensible.

— Je ne vous plais pas, remarque-t-elle, d’un air triste.

Se lave-t-elle souvent ?

— Peut-être suis-je un peu fatigué, explique-t-il. Tellement de travail.

Il se serre contre elle, espérant que la chaleur de son corps le réanimera. Ses yeux plongent dans les siens. Deux lentilles bleues reflétant le vide. Il embrasse la vallée entre ses seins.

— Hé, ça chatouille ! dit-elle, en se contorsionnant. (Sa main descend le long du ventre. Le sexe, chaud, mouillé, déjà prêt. Mais lui ne l’est pas. Il ne peut pas.) Vous désirez quelque chose de spécial ? demande-t-elle. Peut-être que je pourrais, si ce n’est pas trop compliqué.

Il secoue la tête. Les fouets, les chaînes, les cravaches ne l’intéressent pas. Il est parfaitement normal. Mais ici, il ne peut pas. La fatigue n’a rien à y voir ; c’est le sens de sa solitude qui le paralyse. Seul parmi 885 000 personnes. Et cette femme que je ne peux pas atteindre. Ni moralement ni physiquement. Le voici l’élégant de Shangai – incapable, asexué ! Elle n’a plus du tout peur de lui maintenant. Moins aimable aussi. Elle prend son incapacité pour une manifestation de mépris vis-à-vis d’elle. Il voudrait lui parler de toutes les femmes qu’il a prises à Shangai, ou Chicago, ou même Tolède. Là où il est considéré comme un démon de virilité. Il la retourne brusquement, pressant son pénis flasque contre les fesses fraîches.

— Dites, je ne sais pas ce que vous voulez, mais… Même cela ne servira à rien. Elle se tortille d’indignation. Il la laisse, se lève et se rhabille. Son visage le cuit. Arrivé à la porte, il jette un coup d’œil derrière lui. La fille est assise. Sa pose impudique semble être une insulte qui lui est destinée. Avec trois doigts, elle lui fait un geste qui doit sans doute être une obscénité par ici.

— Je voudrais seulement que vous sachiez, dit-il, avant de sortir, que le nom que je vous ai donné en entrant – eh bien, ce n’est pas le mien. Ce n’est pas moi ! (Il s’enfuit. C’en est assez de la nature humaine. C’en est assez de Varsovie.)

L’ascenseur. 118e étage. Prague. Il fait presque la moitié du tour du bâtiment sans entrer dans un appartement ni adresser la parole à ceux qu’il rencontre. Puis il reprend un autre ascenseur. 173e. Pittsburgh. Il reste immobile un moment dans le hall, écoutant le battement de ses pulsations dans les vaisseaux temporaux. Un Centre d’Accomplissement Somatique. Il entre. Il y a encore des gens, même à cette heure tardive : une douzaine sont plongés dans la piscine tourbillonnante, cinq ou six caracolent sur le plan incliné trépidant, et quelques couples sont dans le copulatorium. Ses vêtements de Shangai lui valent quelques regards curieux, mais personne ne s’approche de lui. Se sentant renaître, il se dirige vers le copulatorium, mais il sait bien qu’il n’en a pas vraiment envie. Il fait demi-tour. Les épaules tombantes, il quitte le Centre d’Accomplissement Somatique. D’un pas lourd et lent, il rejoint les escaliers : la longue trouée qui transperce les mille étages de Monade Urbaine 116. Il lève la tête. Au-dessus de lui, les niveaux s’étirent vers l’infini en une perspective illimitée de lumières, chaque palier étant éclairé. Birmingham, San Francisco, Colombo, Madrid. Il empoigne la rampe et baisse les yeux. Son regard suit la spirale descendante. Prague, Varsovie, Reykjavik. C’est un tourbillon étourdissant ; un puits monstrueux par où s’engouffrent des millions de globes étincelants comme des flocons de neige. Il entreprend l’ascension de la myriade de marches. Les mouvements mécaniques de ses jambes le fascinent. Il a grimpé quarante étages sans même s’en rendre compte. Il est trempé de sueur, les muscles de ses jambes sont noués et douloureux. Il pousse la porte palière. 213e étage. Birmingham. Il se trouve dans le couloir central. Deux hommes arrivent face à lui. Ils ont l’allure volontairement dégagée des retours de promenade nocturne. Ils l’arrêtent et lui offrent une petite capsule translucide, contenant un liquide huileux de couleur orangé sombre. Siegmund l’accepte sans un mot et l’avale sans poser de questions. Ils lui tapent le bras d’un signe d’amitié et continuent leur chemin. Les nausées le prennent presque aussitôt. Des taches bleues et rouges dansent devant ses yeux. Il se demande vaguement ce que ces deux-là ont pu lui donner. L’extase va venir. Il attend. Il attend.

Quand il reprend conscience, la faible lumière de l’aube filtre à travers ses paupières. Il est dans un appartement inconnu, étendu dans une sorte de filet métallique oscillant et balançant. Un grand jeune homme aux longs cheveux dorés se tient à côté de lui. Quelqu’un parle.

— Maintenant je sais pourquoi on devient anomo. (C’est sa propre voix. C’est lui, Siegmund qui parle.) Un jour, on ne peut plus le supporter. Tous ces gens collés à votre peau. On les sent contre soi. Et…

— Du calme. Redescendez lentement. Vous êtes en surcharge.

— Ma tête va exploser. (Dans un coin de la pièce, il aperçoit une femme rousse. Elle lui semble très belle, mais il éprouve des difficultés à fixer son regard sur elle.) Je ne sais pas du tout où je suis.

— 370e étage. San Francisco. Vous êtes vraiment déconnecté, n’est-ce pas ?

— Ma tête. Elle enfle. Qu’on me la vide !

— Je m’appelle Dillon Chrimes. Mon épouse, Electra. C’est elle qui vous a trouvé errant dans les couloirs. (Son hôte lui sourit amicalement. Quels étranges yeux bleus ; comme des pastilles de pierre polie.) Vous savez, à propos du bâtiment, continue-t-il, une nuit, il n’y a pas si longtemps, j’ai pris une dose de multiplexer et je suis devenu réellement la monade tout entière. Je me l’intégrais. Un seul immense organisme, une mosaïque de milliers d’âmes. C’était merveilleux. Jusqu’à ce que je commence à redescendre. Pendant le retour, tout ce qui m’était apparu comme merveilleux était devenu une sorte d’ignoble et affreuse ruche surpeuplée et grouillante. Avec les drogues on perd la perspective exacte des choses. Mais on la récupère après.

— Je ne la récupèrerai pas.

— À quoi cela vous servira-t-il de haïr le bâtiment ? Vous savez que la monade urbaine est une solution parfaite à une situation donnée.

— Je le sais.

— Et la plupart du temps ça fonctionne bien. C’est pourquoi c’est stérilisant de s’épuiser à la refuser.

— Je ne la hais pas, dit Siegmund. J’ai toujours été partisan de la théorie de la verticalité pour résoudre la poussée urbaine. Je suis un spécialiste de l’administration urbmonadiale. J’étais. Non, je suis. Puis soudain tout est devenu faux, et je ne sais même plus où est la vérité et où est l’erreur. Qui choisir : moi ou le système dans son intégralité ? Peut-être, après tout, n’est-ce pas venu si soudainement.

— Il n’existe pas de véritable alternative au système, explique Dillon. Bien sûr, vous pouvez dévaler la chute, ou vous enfuir dans les communes agricoles, mais ce ne sont pas des alternatives sensées. C’est pourquoi on reste ici. Et nous nous gavons de toutes ses richesses et ses facilités. Vous avez dû trop travailler. Voulez-vous boire quelque chose de frais ?

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