Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
Il entend la voix de Rhea Shawke Freehouse. Chaque mot lui revient comme gravé dans son cerveau. Si j’étais toi, Siegmund, je me détendrais et j’essayerais de m’amuser un peu plus. Ne te tracasse pas à propos de ce que les gens pensent de toi, ou semblent penser. Frotte-toi aux êtres, essaye de devenir plus humain toi-même. Voyage, descends dans le bâtiment. Tes promenades nocturnes, va les faire à Varsovie ou à Prague. Regarde comment vivent les moins favorisés. Quelle femme intelligente ! Comme tout ceci est juste ! Pourquoi avoir peur ? Allez, vas-y ! Va ! Il est tard.
Sa main droite tremble. Adossé à une porte, marquée entrée interdite, qui ouvre sur un centre d’ordinateurs, il reste plusieurs minutes à contempler ses doigts qui ne lui obéissent plus. Puis il se précipite vers l’ascenseur. Soixantième étage. Le centre de Varsovie.
Ici les couloirs sont étroits. Beaucoup de portes. Une sorte de compression de l’atmosphère. Varsovie est une cité où la densité démographique est extraordinairement élevée, non seulement à cause de la grande fécondité de ses habitants, mais aussi parce qu’une grande partie de la superficie est occupée par les usines. Le bâtiment a beau être plus large ici qu’à sa pointe, la zone résidentielle de Varsovie est relativement étroite.
Là sont fabriquées les machines qui serviront à en fabriquer d’autres : poinçonneuses, tours, étaux-limeurs, fraiseuses, rectifieuses. La plus grosse partie du travail est programmée et automatisée, mais il reste encore beaucoup d’emplois humains : charger les bandes de roulement, le guidage et le positionnement, conduire les chariots élévateurs, trier les produits finis vers leur destination. L’année dernière, Siegmund avait justement fait remarquer à Nissim Shawke et à Kipling Freehouse que presque tout le travail effectué par des hommes pouvait tout aussi bien être effectué par des machines. Au lieu d’employer des milliers de gens à Varsovie, Prague et Birmingham, ils pouvaient très bien élaborer un programme entièrement automatisé. Il suffisait de quelques personnes pour tenir les inventaires, et une petite équipe d’entretien, chargée de réparer les pannes.
— Mais s’ils n’avaient plus leur travail, avait répondu Shawke, avec son sourire condescendant, qu’est-ce que ces pauvres gens feraient de leur vie ? Croyez-vous, Siegmund, que nous pourrions en faire des poètes ? Ou des professeurs d’histoire urbaine ? Nous leur créons des emplois délibérément, n’avez-vous pas compris ?
Siegmund avait regretté sa naïveté. C’était une des rares erreurs qu’il avait commises dans son analyse des méthodes de gouvernement. Le souvenir de cette conversation le gêne encore. Il pense sincèrement que dans une société idéale tout le monde devrait faire un métier qui ait un sens pour lui. C’est ainsi qu’il voudrait la monade. Mais certaines considérations interdisent la réalisation de cet idéal. Mais… Mais… Ces emplois créés à Varsovie, sans véritable nécessité d’ordre pratique, constituent une faille dans sa théorie.
Il faut maintenant choisir une porte. 60 21. 60 23. 60 25. Ces nombres à quatre chiffres ont quelque chose d’étonnant pour lui. 60 27. 60 29. Il pose la main sur une poignée. Il hésite. Une soudaine timidité l’arrête. À l’intérieur, il imagine un travailleur musclé, velu et grognant, et une épouse fatiguée, usée, sans formes. Il va pénétrer dans leur intimité. Leur regard envieux et jaloux se posera sur ses vêtements coûteux. Qu’est-ce que vient faire chez eux ce dandy de Shangai ? N’a-t-il aucun respect ? Et ainsi de suite. Et ainsi de suite. Un moment, il manque d’abandonner, puis il se reprend. Ils n’oseront pas montrer leur mauvaise grâce. Il ouvre la porte.
La pièce est dans l’obscurité, excepté la pâle lueur de la veilleuse. Ses yeux s’habituent à l’ombre. Il distingue à présent un couple couché et cinq ou six enfants dans les couchettes. Il s’approche de la plate-forme. L’image qu’il s’était faite des habitants de l’appartement était complètement fausse. Ils pourraient être n’importe quel jeune couple de Shangai, Chicago ou Edimbourg. Peut-être, après tout, les vêtements enlevés, et le sommeil effaçant sur le visage les expressions révélant le milieu social, est-il possible de supprimer les distinctions de classes et de cités.
Ceux qui dorment devant lui ont à peine quelques années de plus que Siegmund – lui, dix-neuf ans peut-être, et autour de dix-huit ans pour elle. L’homme est mince, des épaules étroites et des muscles longs et fins. La femme est soignée, gentille – un corps agréable, des cheveux blonds et soyeux. Siegmund touche délicatement son épaule. Une arête osseuse qui tend la peau. Des yeux bleus qui cillent et le contemplent avec effroi. Presque aussitôt la compréhension remplace la peur. Un visiteur nocturne. Et puis vient la confusion : le visiteur porte les vêtements des cités supérieures. Il se présente.
— Siegmund Kluver. Shangai.
La femme se passe rapidement la langue sur les lèvres.
— Shangai ? Vraiment ? (L’homme se réveille. Il cligne des yeux, ébahi.)
— Shangai ? répète-t-il. Pourquoi êtes-vous descendu ici, hein ?
Pas hostile, simplement curieux. Siegmund haussa les épaules comme pour dire : une idée comme ça. L’autre se lève. Siegmund l’assure qu’il n’a pas besoin de s’en aller, que cela ne le dérange pas qu’il reste – mais à Varsovie, c’est le genre de choses qui ne se pratique pas : l’arrivée du visiteur nocturne signifie le départ de l’époux. Il a déjà passé une large tunique de coton sur son corps presque imberbe. Un sourire furtif : à tout à l’heure, mon amour. Il est parti. Siegmund et la femme sont seuls.
— Je n’avais encore jamais rencontré quelqu’un de Shangai, dit-elle.
— Vous ne m’avez pas dit votre nom.
— Ellen.
Il se couche à côté d’elle. Il caresse la peau douce. Les mots de Rhea résonnent. Frotte-toi aux êtres. Regarde comment vivent les moins favorisés. Il est tendu. Un subtil et mystérieux réseau de fils d’or semble se développer dans son organisme, pénétrant et enserrant ses lobes cérébraux.
— Que fait votre époux, Ellen ?
— Maintenant il conduit un chariot élévateur. Avant il était câbleur, mais il s’est blessé en armant. Un coup de surtension.
— Il doit être un bon ouvrier, n’est-ce pas ?
— Son surveillant dit que c’est un des meilleurs. Moi aussi je le trouve bien. (Un petit rire contenu.) D’où êtes-vous à Shangai ? C’est quelque part du côté du 700e, non ?
— Du 761e au 800e.
Il caresse les hanches. Elle tressaille – de peur ou de désir ? Timidement, elle enlève son vêtement de nuit. Elle a peut-être hâte qu’il en termine avec elle, cet homme étrange et effrayant venu des niveaux supérieurs. Ou bien n’est-elle pas habituée aux prémices amoureuses, particulièrement goûtées chez ceux d’en haut. Regarde comment vivent les moins favorisés. Il est venu là pour apprendre, pas seulement pour défoncer. Il regarde la pièce : les meubles sont ternes et laids, sans élégance ni style, créés pour satisfaire le plus mauvais goût. Et pourtant ceux qui meublent les appartements de Louisville et de Tolède ont été dessinés par les mêmes équipes de concepteurs. Une sorte de couche de grisaille semble tout recouvrir ici. Même la femme. Je pourrais être avec Micaela Quevedo à cette heure. Ou avec Principessa. Ou avec. Ou peut-être avec. Mais je suis ici. Il cherche des questions lui permettant de découvrir la réalité essentielle de cet être obscur qu’un jour il sera appelé à diriger. Lisez-vous beaucoup ? Quels sont vos spectacles favoris ? Quels plats préférez-vous ? Faites-vous ce que vous pouvez pour que vos enfants s’élèvent dans la hiérarchie monadiale ? Que pensez-vous des gens de Reykjavik ? De ceux de Prague ? Mais il ne peut rien dire. À quoi cela servirait-il ? Que peut-il apprendre ? Une barrière infranchissable les sépare.