Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
— Oui, je vous prie.
La femme rousse lui donne un flacon. En se penchant vers lui ses seins oscillent doucement comme deux petites cloches de chair. Elle est très belle. Une soudaine et fugitive bouffée de désir monte en lui, lui rappelant le commencement de cette nuit. Sa promenade nocturne à Varsovie. La femme. Il a oublié son nom. Son incapacité sexuelle.
— Sur l’écran ils ont fait passer un avis d’alarme au nom de Siegmund Kluver de Shangai, dit Chrimes. Il est recherché depuis 04 00. Est-ce vous ? (Siegmund opine de la tête.) Je connais votre épouse. Mamelon, n’est-ce pas ? (Chrimes jette un coup d’œil rapide vers son épouse. Comme s’il existait un problème entre eux. La jalousie ? Il continue, mais un ton plus bas.) Je l’ai connue une seule fois, à l’occasion d’un concert que nous avons donné à Shangai. Elle est adorable. Sa grâce un peu froide. Une statue douée de passion. Elle doit certainement s’inquiéter horriblement de vous en ce moment, Siegmund.
— Un concert ?
— Oui, je joue du vibrastar dans un groupe cosmique, explique Dillon, mimant des gammes et des accords. Vous m’avez certainement déjà vu. Vous permettez que j’appelle votre épouse ?
— C’est tellement personnel. Le sentiment d’être à part, dit Siegmund. D’être séparé de mes propres racines.
— Quoi ?
— Une sorte de déracinement. Comme si je n’appartenais plus à Shangai, ni à Louisville, ni à Varsovie – comme si je n’appartenais plus à rien. Comme si je n’étais que la somme de mes ambitions et des inhibitions, sans personnalité réelle. Je suis perdu intérieurement.
— Intérieurement ?
— À l’intérieur de moi-même. À l’intérieur de ce bâtiment. J’explose. Je disperse un peu partout des fragments de moi. Des lambeaux de ma peau flottent…
Il se rend compte soudain qu’Electra Chrimes le fixe, épouvantée. Il lutte de toute sa volonté pour recouvrer le contrôle de soi. Il se voit écorché jusqu’au squelette – la colonne vertébrale, le crâne, étrangement anguleux. Siegmund. Siegmund. Il voit le visage troublé de Dillon. Un bel appartement. Des miroirs multiples, des tapisseries psychédéliques. Des gens heureux. Comblés par leur art. Branchés au standard, eux.
— Perdu, marmonne-t-il, je suis perdu.
— Faites-vous transférer à San Francisco, suggère Chrimes. Nous ne nous cassons pas la tête ici. On vous logera. Peut-être vous découvrirez-vous des dons artistiques. Vous pourriez écrire pour l’écran – des spectacles, des tas de choses. Ou bien…
Siegmund éclate de rire. Sa gorge le brûle. Il parle d’une voix rauque.
— J’écrirai l’histoire de l’ambitieux assoiffé de puissance qui décide subitement qu’il n’en veut plus quand il est presque arrivé au sommet. Je vais… non. Non, je ne l’écrirai pas. Ce n’est pas vrai. C’est la drogue qui parle par ma bouche. Ces deux types m’ont donné une saloperie, c’est tout. Vous feriez bien d’appeler Mamelon.
Il se lève, tremblant. Il a quatre-vingt-dix ans. Le sol tourne. Il bascule. Chrimes et son épouse le rattrapent. Sa joue tombe sur la poitrine d’Electra. Quelle douceur ! Il arrive à sourire.
— C’est la drogue qui parle par ma bouche, répète-t-il.
— C’est une longue histoire… et ennuyeuse, explique-t-il à Mamelon. J’étais dans un endroit où je n’aurais pas voulu être, et à un certain moment j’ai avalé une capsule sans savoir ce que c’était – à partir de là, tout est devenu confus. Mais maintenant je vais bien. Je vais bien.
Il a pris un jour de congé pour raison de santé. Le lendemain il est de retour à son bureau de Louisville. Une pile de notes l’attend. Les maîtres requièrent ses services. Nissim Shawke lui demande une réponse à la pétition de Chicago, réclamant la liberté de pouvoir déterminer le sexe des enfants. Pour Kipling Freehouse, il faudrait une interprétation intuitive des rapports estimatifs de la balance de production pendant le prochain trimestre. Monroe Stevis voudrait un diagramme double, établissant les rapports entre la fréquentation des centres sonores et les visites aux sanctificateurs et autres conseillers : une sorte de profil psychologique de la population de six cités. Et ainsi de suite. Tous fouillant et profitant de son intelligence. Comme il est sanctifiant de se sentir utile. Qu’il est lassant d’être utilisé !
Il fait de son mieux, malgré l’angoisse qui l’étreint. Ah, cette sensation d’exploser ! Son âme disloquée !
Minuit. Le sommeil le fuit. Il est couché à côté de Mamelon. Il l’a prise, mais cela ne l’a pas calmé. Dans l’obscurité il s’agite, tous les nerfs tendus. Elle sait qu’il ne dort pas. Sa main douce essaye de l’apaiser.
— Détends-toi, lui dit-elle.
— Impossible.
— Veux-tu du piquant ? Ou du déconsciant ?
— Non. Rien.
— Alors, va te promener, suggère-t-elle. Dépense ton énergie. Tu es sous tension, Siegmund.
Les fils d’or qui le maintenaient en tant qu’unité se sont rompus. Il explose. Il éclate.
Peut-être aller faire un tour à Tolède ? Chercher une consolation dans les bras de Rhea ? Elle, toujours si bonne conseillère. Et pourquoi pas à Louisville ? Aller visiter l’épouse du grand Nissim Shawke ? Quelle audace ! Mais c’était pourtant vers elle qu’ils me poussaient tous à cette fameuse fête du Jour de l’Accomplissement Somatique, pour voir si je possédais les qualités requises à l’accession à Louisville. Siegmund n’ignore pas que, ce jour-là, il avait échoué. Peut-être n’est-il pas trop tard ? Oui, il va aller rendre visite à la belle Scylla Shawke. Même si Nissim est là. Vous voyez que je possède bien l’amoralité nécessaire ! Vous voyez que je ne crains aucun défi ! Pourquoi une femme de Louisville me serait-elle inaccessible ? Nous vivons tous selon les mêmes lois. Les inhibitions venues des coutumes que nous nous sommes imposées petit à petit à nous-mêmes ne nous concernent pas – pas des hommes comme nous. C’est ce qu’il dira s’il tombe sur Nissim. Et Nissim applaudira à cette bravade.
— Oui, dit-il à Mamelon, je crois que je vais aller me promener.
Pourtant il ne bouge pas de la plate-forme de repos. Il reste ainsi quelques minutes. Tout influx l’a quitté. Il ne veut plus partir – faire semblant de dormir en espérant que Mamelon s’endormira. Encore quelques instants. Il entrouvre prudemment un oeil. Oui, elle dort. Qu’elle est belle ! Quelle noblesse se dégage d’elle dans son sommeil ! L’ossature fine et élégante, la peau pâle, les cheveux d’un noir de jais. Ma Mamelon. Ma richesse. Et pourtant son désir d’elle s’est émoussé ces derniers temps. Une sorte de désintérêt né de la fatigue ? Ou bien est-ce la fatigue qui est venue du désintérêt ?
La porte s’ouvre soudain. Charles Mattern.
Siegmund le regarde avancer sur la pointe des pieds vers la plate-forme, et se déshabiller silencieusement. Les lèvres pincées, les narines ouvertes. Manifestations du désir. Le pénis est déjà à moitié dressé. Tout chez Mattern montre son envie de Mamelon. Quelque chose s’est installé entre eux depuis ces deux derniers mois – Siegmund le sait – quelque chose de plus important que de simples visites nocturnes. Siegmund ne s’en formalise pas. Du moment que Mamelon est heureuse. Le souffle rauque de Mattern résonne lourdement dans la pièce. Il approche sa main de Mamelon.
— Bonsoir, Charles, dit Siegmund.
Le sociocomputeur tressaille. Il rit nerveusement.
— J’essayais de ne pas vous réveiller.
— Je l’étais déjà. Je vous observais.
— Vous auriez pu dire quelque chose, alors. M’éviter ces précautions ridicules.
— Excusez-moi. Je n’y ai pas songé.
Mamelon est éveillée elle aussi. Elle se dresse, la poitrine nue. Un mamelon rose pointe délicieusement à travers une mèche de cheveux noirs. La blancheur de sa peau est encore exaltée sous la pâleur dispensée par la veilleuse. Elle adresse un sourire chaste à Mattern – la citoyenne respectueuse des lois, prête à recevoir son visiteur nocturne.