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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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« Veuillez m’excuser », lui dis-je.

Il se tourna vers moi et me fixa d’un regard intrigué.

« J’ai déjà entendu votre voix, n’est-ce pas ? »

Dans l’instant même je reconnus la sienne, ainsi que son visage. Il s’agissait du conservateur Roudessind, le vieillard que j’avais rencontré tellement longtemps auparavant, le jour où maître Gurloes m’avait pour la première fois envoyé chercher des livres pour la châtelaine Thècle.

« Il y a quelque temps de cela, vous étiez à la recherche de maître Oultan. Ne l’avez-vous pas trouvé ?

— Si, je l’ai trouvé, répondis-je. Mais il y a longtemps de cela. »

Cette dernière remarque parut le mettre en colère. « Je n’ai pas dit aujourd’hui ! Mais ça ne fait pas longtemps. D’ailleurs, je me souviens très bien du paysage sur lequel j’étais en train de travailler ; ça ne peut donc pas remonter si loin.

— Je m’en souviens aussi. C’était un désert ocre, se reflétant dans la visière en or d’un homme en armure. »

Il acquiesça de la tête, et sa colère parut retomber. S’accrochant aux montants de l’escabeau, il entreprit de descendre, l’éponge toujours à la main.

« Exactement, exactement celui-là. Voulez-vous que je vous le montre ? Il est impeccable, maintenant.

— Nous ne sommes plus à la Citadelle, maître Roudessind ; nous nous trouvons au Manoir Absolu. »

Le vieil homme ne tint aucun compte de ma remarque. « Oui, vraiment impeccable… Il est par là-bas, un peu plus loin. Ah ! ces anciens artistes, ils étaient imbattables pour ce qui est du dessin ; malheureusement leurs couleurs n’ont pas tenu. Et laissez-moi vous dire qu’en art, je m’y connais. J’ai vu des écuyers et même des exultants venir regarder ces œuvres et faire leurs commentaires sur ceci ou cela : mais ils n’y connaissent rien. Quel est celui qui a examiné tous ces tableaux dans le moindre détail ? » Il se frappa la poitrine de la main qui tenait encore l’éponge, puis il se pencha vers moi et se mit à parler bas, alors que l’immense corridor était parfaitement désert. « Eh bien, je vais vous confier un secret. Aucun d’entre eux n’est au courant. L’un d’eux me représente. »

Par courtoisie, je lui répondis que j’aimerais le voir.

« Je suis en train de le rechercher, et quand je l’aurai trouvé, je vous ferai signe. Ils l’ignorent, mais c’est pour cette raison que je passe mon temps à nettoyer les tableaux. Vous comprenez, j’aurais pu prendre ma retraite. Mais je suis toujours fidèle au poste, et j’ai travaillé plus longtemps que n’importe qui, maître Oultan excepté. Sauf que lui ne peut même pas voir son verre de montre ! » Le vieillard s’esclaffa, d’un long rire chevrotant.

« Je me demande si vous ne pourriez pas me venir en aide. Il y a ici des acteurs que l’on a fait venir pour le thiase. Savez-vous où ils ont été logés ?

— J’en ai vaguement entendu parler, répondit-il d’un ton indécis. Dans la Salle verte, c’est ce que j’ai cru comprendre.

— Pourriez-vous m’y conduire ? »

Il secoua négativement la tête. « Aucun tableau n’y est accroché ; alors, je ne m’y suis jamais rendu. Par contre, il existe une peinture qui la représente. Venez, suivez-moi. Nous allons la retrouver, je vais vous la montrer. »

Il me tira par le bord de ma cape, et je lui emboîtai le pas.

« Peut-être vaudrait-il mieux me conduire auprès de quelqu’un qui pourrait me guider jusque-là, ne croyez-vous pas ?

— C’est chose faisable. Le vieil Oultan possède une carte, quelque part dans sa bibliothèque ; le garçon qui est à son service pourra aller vous la chercher.

— Mais nous ne sommes pas dans la Citadelle, lui rappelai-je à nouveau. D’ailleurs, comment êtes-vous arrivé jusqu’ici ? Sont-ils venus vous chercher pour nettoyer ces tableaux ?

— C’est cela, c’est bien cela. » Il s’appuya sur mon bras. « Il existe une explication logique à tout ce qui se produit, tâchez de ne pas l’oublier. C’est ainsi que les choses ont dû se passer. Le père Inire voulait que je les nettoie, et me voici. » Il s’arrêta un instant, l’air de réfléchir. « Attendez un peu, je me trompe. J’avais un certain talent étant enfant – voilà ce qu’il faut que je raconte, en fait. Vous comprenez, mes parents m’avaient toujours encouragé, et je dessinais des heures durant. Je me rappelle être resté une fois tout un après-midi, par un beau soleil, en train de barbouiller à la craie derrière notre maison. »

Un couloir plus étroit s’ouvrait sur notre gauche, et il m’y entraîna ; il avait beau être assez mal éclairé – et même presque obscur par rapport au premier – ainsi que tellement réduit qu’il était impossible de s’écarter à distance raisonnable, il n’en était pas moins décoré par des tableaux beaucoup plus grands que ceux du corridor principal, des toiles allant du sol au plafond et bien plus larges que mes deux bras étendus. Je les voyais fort mal, mais néanmoins, elles me parurent n’être que de vulgaires croûtes. Je demandai à Roudessind qui lui avait conseillé de me parler de son enfance.

« Eh bien, le père Inire, bien sûr, dit-il en redressant la tête pour me regarder. Qui voudriez-vous que ce soit ? » Il baissa la voix. « C’est la sénilité, d’après ce qu’ils disent. Il a été le vizir de je ne sais combien d’autarques depuis Ymar. Maintenant restez tranquille et laissez-moi parler. Je me charge de vous trouver le vieil Oultan.

« Un peintre – un vrai – est venu chez nous. Ma mère était tellement fière de moi, qu’elle lui a montré un certain nombre de choses que j’avais faites. C’était Féchine, Féchine en personne ! Le portrait qu’il a fait de moi alors est accroché quelque part par ici, et il vous regarde – mes yeux bruns vous regardent. Je suis installé devant une table où sont posés quelques pinceaux et une mandarine. C’était le cadeau que l’on m’avait promis si je restais bien sage.

— Je ne crois pas avoir le temps d’aller le voir maintenant.

— C’est ainsi que moi aussi je suis devenu un artiste. Mais rapidement, j’en suis venu au travail de nettoyage et de restauration des œuvres des grands peintres. J’ai nettoyé deux fois mon propre portrait ! Cela me fait une impression bizarre de laver ce petit visage qui fut moi. Je ne peux m’empêcher de me dire que ce serait bien, si quelqu’un pouvait me laver ainsi la figure maintenant, et m’enlever avec une éponge la crasse de l’âge accumulée au cours des années. Mais ce n’est pas ce portrait que je vous amène voir ; c’est bien la Salle verte que vous cherchez, non ?

— Oui, dis-je précipitamment.

— Eh bien nous en avons une représentation juste ici. Regardez donc ; lorsque vous l’aurez vue, vous aurez compris où elle se trouve. »

Il me désigna l’une des immenses croûtes. Ce n’était pas du tout une salle qu’elle montrait, mais plutôt un jardin d’agrément, une plaisance fermée par des haies élevées, et où se trouvait un étang à nymphéas, bordé de saules pleureurs dans lesquels jouait le vent. Un homme portant la tenue excentrique d’un llanero y grattait sa guitare pour son seul plaisir, à ce qu’il semblait. Derrière lui, des nuages menaçants couraient dans un ciel d’orage.

« Après cela, vous pourrez aller à la bibliothèque, consulter la carte d’Oultan », reprit le vieil homme.

La peinture était dans ce style irritant fait de touches de couleur dans lequel se dissout le dessin, et qu’il faut appréhender dans son ensemble. Je fis donc un pas en arrière pour obtenir une meilleure perspective, puis un deuxième…

Au troisième pas, je me rendis compte que j’aurais dû entrer en contact avec le mur derrière moi, et que je ne l’avais pas encore touché. Au lieu de cela, je me tenais à l’intérieur du tableau accroché au mur opposé : une pièce sombre avec d’antiques chaises recouvertes en cuir et des tables d’ébène. Je me retournai pour l’examiner, et lorsque je revins à ma position initiale, le corridor dans lequel je me tenais l’instant d’avant avec Roudessind avait disparu, remplacé par un mur tapissé d’un papier fané depuis longtemps.

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