La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
— A toi de jouer, maintenant ! lança la vieille à Lambert. Sache, beau gamin, que la seconde jouissance est la meilleure chez la femme. Ses nerfs sont maintenant tendus comme les cordes d’un violon, tu peux tirer de l’instrument les sonorités les plus rares. Ne te montre pas fougueux, car la précipitation rompt la félicité. Elle ne doit intervenir qu’en fin de parcours, mais alors elle devient furia et elle est terrible. Entreprends-la paresseusement, car elle vient d’éprouver un choc et elle est vannée. Tu dois la prendre avec tendresse, en mordillant les oreilles et en léchant son cou. Il faut que le feu reprenne, comprends-tu ? Un brasier ne se déclare pas spontanément : la flamme couve longtemps avant de tout embraser.
Lambert s’approcha du poste de télévision où la cassette porno continuait de dévider de honteuses combinaisons amoureuses. Le salon se trouva alors plongé dans le noir. A tâtons il gagna le commutateur général et rétablit la lumière.
— Remets ta culotte, petite pute ! lança-t-il à Noémie, je vais te reconduire.
Elle obéit sans protester, se rajustant laborieusement, avec des gestes flous. Lorsqu’elle fut prête, elle le suivit mornement et quitta la pièce sans prendre congé des deux vieillards.
Durant le trajet en Volvo, ils n’échangèrent pas un mot. Jamais de toute leur vie, ils ne s’étaient sentis aussi désespérément seuls.
Ils dépassèrent Elkasaba illuminée, puis l’embranchement de Puerto Banus. La circulation restait très intense. Des chauffards fous se livraient à des dépassements terrifiants dans le ululement de mort de leur klaxon. Avant San Pedro Alcantara, le flot se coagula et les voitures se mirent à rouler au pas. Devant eux, un homme planté au milieu de la chaussée, balançait une torche électrique pour signaler un accident. Ils découvrirent bientôt deux autos enchevêtrées. Un homme, aux jambes probablement broyées, hurlait dans un amas de ferraille. Le corps d’une grosse femme habillée d’une robe imprimée gisait sur l’asphalte, la face contre terre. Sa posture donnait à penser qu’elle était morte. Deux très jeunes enfants, commotionnés, pleuraient, assis sur le bord du talus et personne ne s’occupait d’eux. Cette petite tragédie nocturne n’émut pas Lambert. Il fut surpris et alarmé par son insensibilité car, habituellement, il était compatissant et ce genre de spectacle le tourmentait durant plusieurs jours.
A un moment donné, Noémie fut forcée de parler pour lui indiquer la route :
— La première à droite !
Il obtempéra et avança au ralenti car il ne se rappelait plus la propriété des amis de la jeune femme.
— Nous y sommes ! prévint Noémie.
Il stoppa. Elle ouvrit la portière mais ne descendit pas tout de suite de l’auto.
— Mon nom de famille est Fargesse, lui dit-elle. Si un jour tu quittes cette folle, téléphone-moi, car je crois bien que je t’aime : je suis dans l’annuaire de Paris.
Alors seulement elle abandonna la voiture. Il ne la regarda pas, fixant d’un œil éperdu le paysage de villas andalouses que révélait la lumière des phares.
Elle ne se décidait pas à claquer la porte.
— Ce n’est pas ta tante, n’est-ce pas ? demanda Noémie. Le diable n’a pas de famille.
Il démarra et, dans le rush, la portière se referma toute seule.
— Laissez la climatisation branchée, Hung, et allez vous asseoir quelque part à l’ombre ! ordonna Lady M.
Docile, le Philippin quitta la Rolls pour arpenter l’esplanade déserte du Meridiana. L’établissement n’ouvrait que le soir et, dans la torpeur de cette fin de matinée, il ressemblait à une citadelle ocre, abandonnée. Le chauffeur marcha jusqu’au perron et s’assit sur une marche, le dos appuyé contre l’un des deux grands bacs de céramique qui flanquaient l’entrée. Milady se pencha en avant pour regarder dans le rétroviseur intérieur du véhicule. Nulle trace de vie. Elle approcha le cadran de sa montre très près de ses yeux car elle était myope malgré son grand âge. Il indiquait onze heures moins cinq.
« J’ai eu tort d’arriver en avance, songea-t-elle. Psychologiquement, je me mets en position de faiblesse. »
Elle s’acagnarda dans un angle de la Rolls, passa un bras dans l’accoudoir de velours broché et se mit à attendre.
« Non, mais Vous avez vu, Seigneur, la réaction de ce petit coq merdeux, hier au soir ? Monsieur pique des crises de pudeur ! On veut lui apprendre à baiser convenablement et il chique les pères nobles, l’enfoiré ! Il n’y a que les bande-mou qui jouent aux vertueux, Vous le savez. Il commence à m’inquiéter, ce con, Seigneur. Je le trouve mollasson. D’accord, il a chouravé le diadème comme un grand, mais il s’est agi d’une pulsion. Il ne s’explique que dans le ponctuel, je crains fort. N’agit que lorsqu’une chiée de conditions sont réunies. Croyez-Vous que je pourrai en faire quelque chose ? J’aimerais tant qu’il s’accomplisse, qu’il devienne un homme, un vrai, une épée, si Vous comprenez ce que j’entends par là, Seigneur ? »
Milady s’arracha à sa méditation en voyant une Morgan verte se ranger non loin de la Rolls. Un homme, jeune, de petite taille et d’un roux ardent en sauta littéralement, sans ouvrir la minuscule portière. Il vint à la grosse auto noire et fit une chose que Lady M. n’avait encore jamais vue : il frappa à la porte.
— Entrez ! lança Milady avec humour.
Le rouquin avait d’étranges yeux rouges et froids, frangés de cils presque blancs.
— Evelyn Stern, madame ; je vous présente mes respects.
— Montez ! dit Milady avec un sourire bienveillant.
Tandis qu’il s’exécutait, elle déclara :
— Vous êtes « monsieur-le-mystérieux » je peux vous dire que si vous n’aviez pas la caution du prince, je n’aurais jamais accepté ce rendez-vous pour le moins insolite.
— C’est très aimable à vous, assura Stern sans s’émouvoir.
— Eh bien ! je vous écoute, monsieur Stern.
Ils s’exprimaient spontanément en anglais. Lady M. décida que le complet gris de son visiteur sortait de chez Harrod’s, elle reconnaissait la coupe figée de l’illustre magasin.
— J’aimerais vous entretenir du garçon que vous faites passer pour votre neveu, madame, je veux parler de Lambert Crissier.
L’entretien commençait en force et plutôt mal. Milady comprît qu’elle avait affaire à un coriace. Evelyn Stern était un homme déterminé, un pugnace qui devait toujours aller jusqu’au bout de ses entreprises.
— Pourquoi prétendez-vous que Lambert n’est pas mon neveu ? se rebiffa la vieille femme.
— Simplement parce qu’il n’est pas votre neveu, madame.
— Qu’en savez-vous ?
— Vous le connaissez depuis assez peu de temps. Vous l’avez rencontré à la Guadeloupe où il travaillait en qualité de plagiste dans un grand hôtel.
Un silence passa.
Milady s’exhorta au calme et à la patience, elle devait avancer prudemment face à un client de cette trempe. Stern n’avait pas chômé et connaissait à fond le curriculum de Lambert. L’enviandé de rouquemoute !
« Seigneur, je te lui foutrais pour de bon le feu au cul, à cette charogne ! Ah ! pouvoir l’arroser d’essence et lancer sur lui ensuite un paquet de coton enflammé ! Ce pied ! Il en sait des trucs ! Il sait tout, quoi ! Alors là, là, voyez-Vous, Seigneur, je compte sur Vous. Accordez-moi Votre aide bienveillante et je ferai bâtir une chapelle dans le parc de la villa, ne serait-ce que pour faire chier le muezzin d’à côté ! »
— En quoi, cher monsieur Stern, mes liens de parenté avec Lambert Crissier vous intéressent-ils ?
Stern hocha la tête :
— Vous vous méprenez, madame, ils ne m’intéressent pas, je vous ai simplement parlé du garçon que vous faites passer pour votre neveu afin de le situer.