La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Je prends le car dans une demi-heure.
– Ah !
– Ce n’est pas ce que tu crois. Il faut que je retrouve ma mère, elle me pourrit l’existence depuis toujours, je ne pourrai pas partir en faisant comme s’il ne s’était rien passé, on doit s’expliquer toutes les deux, mettre nos histoires sur la table, je ne la laisserai pas se défiler encore une fois. Si elle a quelque chose à me reprocher, elle devra me le dire franchement et moi aussi je lui dirai ce que j’ai sur le cœur, il faut vider l’abcès. J’y vais et je reviens, ce ne sera pas long. J’ai besoin de quelques jours, Joseph, je vais revenir, crois-moi.
– Je ne veux pas te décourager, mais d’après ce que j’ai vu, cela ne servira à rien. Il vaut peut-être mieux attendre, vous écrire, par courrier c’est souvent mieux. Quand il y a un vrai problème, c’est impossible de le résoudre en discutant, on est trop à vif. Et puis, on ne va pas au bout du monde, tu pourras retourner la voir quand tu veux.
– Non, il faut que j’y aille.
Elle prit le car de 6 h 45 pour Annecy avec une correspondance pour Grenoble. Joseph attendit sans se faire de bile, il se mit à relire They Shoot Horses, Don’t They ? Il fut à nouveau submergé par cette histoire désespérée et commença à la traduire en tchèque. Il se souvint de ce que Mathé lui avait dit un soir à Alger : « C’est le point d’interrogation le plus important. »
Christine fut de retour trois jours plus tard, elle souriait et s’ingéniait à parler de la pluie et du temps pourri qu’elle avait eu.
– Raconte.
– Il n’y a rien à en dire. C’est une pauvre femme. Tu avais raison, on s’écrira.
On a tous un talon d’Achille. Même les plus forts ou ceux qui ne l’ont pas encore trouvé. Quelqu’un laissé sur le côté, négligé ou blessé, à qui on n’a pas su parler et, comme une vague, revient avec le mot de trop ou le geste maladroit ; le talon de Christine, c’était sa mère, elle ne pouvait pas vivre avec, pas vivre sans non plus, elles étaient faites pour ne pas se comprendre, on aurait pu croire qu’avec l’âge, cette épine la ferait moins souffrir mais c’était une plaie lancinante et, si elle n’en parlait jamais, elle y pensait chaque jour, c’était, comme disait Nelly, son point d’Archimède, qui la soulevait, lui tordait le ventre, la réveillait la nuit, auquel elle ne pouvait résister et le pire, Christine était convaincue qu’il y avait une solution, qu’un jour cela s’arrangerait, elle en aurait fini avec cette mauvaise conscience, elle ne savait pas encore que les vieilles blessures sont des sables mouvants ; quand on fait un pas solide, le suivant nous entraîne vers le fond.
Lorsqu’ils faisaient l’amour, elle ressentait parfois une douleur soudaine comme une piqûre au fond du ventre qui lui arrachait un cri, mais pas question qu’il l’examine, il n’était pas son médecin.
– Il vaut mieux peut-être qu’on arrête d’avoir des relations le temps que la cicatrisation soit totale.
– Combien de temps ?
– Quelques semaines, deux, trois mois.
– Tu es fou ! Il faut que tu sois doux, c’est tout.
Il fut d’une infinie douceur, toujours.
Christine avait le sommeil envahissant, elle se collait à Joseph, attrapait son épaule, emmitouflait sa jambe avec la sienne, il n’avait plus beaucoup de place mais c’était si agréable de l’avoir contre lui, de l’entendre respirer, de sentir les battements de son cœur, ou peut-être était-ce le sien, il ne savait plus.
Elle fut réveillée la première par le vacarme de la sirène, la lumière du jour traversait le volet et les plis du rideau, Joseph dormait contre elle, tenait son bras, l’empêchait de bouger, elle ne voulut pas le réveiller, il avait l’air si heureux. Elle lui caressa le visage, l’embrassa sur le front. Il ouvrit un œil, l’aperçut, lui sourit.
– Il y a le feu ? murmura-t-il.
– Les Allemands n’ont plus d’aviation. Ce sont les Américains qui nous bombardent !
– On ferait mieux de se mettre à l’abri.
Soudain, les cloches de l’église Saint-Michel se mirent à carillonner. Ils étaient en train de s’habiller quand des coups retentirent à la porte.
– Réveillez-vous ! criait madame Moraz.
Christine lui ouvrit, la propriétaire avait les larmes aux yeux.
– La guerre est finie !
– Vous êtes sûre ?
– Les Allemands ont capitulé ! C’est signé ! C’est le plus beau jour de ma vie.
Christine secouait la tête d’incrédulité, elle tomba dans les bras de Joseph, il la serra de toutes ses forces, longtemps.
– Enfin !
Dans les rues, les gens se félicitaient, s’embrassaient, agitaient des drapeaux tricolores.
– On s’en va tout de suite, dit Joseph. Maintenant, on peut passer. Par l’Allemagne, ce sera difficile, mais par la Suisse et l’Autriche, ça devrait être possible. Il faudrait aller à Zurich au consulat tchèque, c’est le plus proche, ils nous diront quelle est la bonne route.
Il demanda à madame Moraz comment ils pouvaient rejoindre Zurich. Ils devaient trouver un chauffeur qui accepte de partir immédiatement. Un de ses cousins qui faisait le taxi refusa, à cause des déserteurs allemands qui infestaient la zone frontière, personne d’autre n’accepta. Finalement, elle décida de les accompagner elle-même. Elle espérait trouver de l’essence en Suisse pour revenir.
Ils montèrent dans leur chambre préparer leurs bagages. Christine suivait du regard Joseph qui ne savait plus comment tout ranger. Elle avait l’air tendue et gênée, s’approcha de lui, hésita, fit demi-tour. Joseph appréhendait qu’elle ait changé d’avis. Il la rejoignit près de la fenêtre.
– Il faut que je te dise quelque chose de très important, Joseph. J’aurais dû t’en parler avant et tu dois le savoir avant qu’on parte ensemble. Et si tu veux, pour nous, tu pourras changer d’avis et je ne t’en voudrai pas.
Il la fixait d’un air inquiet. Elle restait silencieuse, tête baissée, elle cherchait ses mots :
– Je ne veux rien te cacher. Si on doit vivre ensemble, ce sera dans la franchise et la transparence… je ne pourrai jamais avoir d’enfant. À Alger, le docteur Rodier m’a dit que ce serait impossible.
– Ne t’inquiète pas, je le savais, si on ne peut pas en avoir, ce n’est pas grave, on en adoptera, les orphelins, il doit y en avoir beaucoup.
– Tu es vraiment sûr ?
– Ce seront nos enfants, ce sera notre famille, on va se marier et on sera heureux, crois-moi.
– Pour se marier, il vaut mieux attendre un peu, il faut qu’on soit vraiment sûrs l’un de l’autre, non ?
– Quand tu voudras, mais tu ne devrais pas trop attendre, il faut battre le fer quand il est chaud, peut-être qu’après je n’aurai plus envie de toi.
– Ne te moque pas de moi, Joseph. Pas avec ça. Comment on va à Prague ?
– Il n’y a pas de chemin direct pour aller à Prague, c’est toujours loin.
Madame Moraz était de bonne volonté mais son coupé Simca 8 d’avant-guerre avec sa maigre banquette arrière et son coffre anémique ne pouvait contenir que deux valises. Il fallut se résoudre à des sacrifices douloureux, ils laissèrent la quasi-totalité de leurs affaires en dépôt à l’hôtel.
– Ça nous donnera une bonne raison de revenir les chercher, affirma Joseph.
Il emporta les deux paires d’après-ski en fourrure, ses diplômes, travaux et attestations de Pasteur, pour les montrer à son père, et les disques de Gardel parce que c’était la seule chose sur terre qui lui soit indispensable. Christine l’obligea à prendre aussi deux chemises et un pull.