La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Assise nue sur le tabouret de la salle de bains, Christine redoutait de rejoindre Joseph, l’angoisse l’empêchait de respirer. Peut-être, en attendant, son cœur se calmerait-il ou bien allait-il finir par se briser et elle mourrait là sur ce carrelage blanc. Elle avait peur que la douleur revienne, cette douleur insoutenable comme un couteau brûlant qui lui parcourait les entrailles et lui déchirait le ventre, elle ne sentait plus aucun élancement, sa cicatrice ne la tiraillait plus. Deux mois à peine depuis ce soir sinistre et elle redoutait encore que cette souffrance inouïe l’assaille à nouveau et l’anéantisse. Quand elle se leva, ses jambes tremblaient, elle passa de l’eau froide sur son visage et découvrit dans le miroir une femme blême aux traits tirés. Elle éprouva alors ce sentiment oublié qui l’avait si longtemps habitée, elle avait fait tant d’efforts pour le dissimuler, l’étouffer, le détruire, mais elle le sentait poindre, la colère revenait, enfin, comme une fleur qui s’épanouit au soleil, cette bonne vieille colère qui la faisait réagir au quart de tour, défier le monde, hurler, crier, revendiquer et combattre sans craindre les coups et les échecs. Elle décida que Maurice ne lui gâcherait pas la vie une deuxième fois.
Ils passèrent deux semaines magnifiques, se découvrirent comme à tâtons, avec incrédulité, se demandant pourquoi ils avaient attendu si longtemps et risqué de passer à côté l’un de l’autre, sans deviner que la vie rêvée était là, tout près, à portée du regard, il suffisait d’ouvrir les yeux, de dire oui, et autant que cette entente révélée, leurs discussions les rapprochaient infiniment. Ils se parlaient pendant des heures comme s’ils s’étaient rencontrés la veille, se posaient mille questions, reconstituaient avec bonheur les pièces du puzzle mais ils restaient parfois aussi sans rien dire, côte à côte, à regarder la montagne.
Elle espérait apercevoir un chamois.
Ils arpentaient les chemins autour de Chamonix, chaque jour ils partaient pour une nouvelle balade, ce n’étaient pas de vrais montagnards, la matinée était bien entamée quand ils mettaient le nez dehors. Ceux qui les voyaient passer n’avaient aucun doute, ces deux-là étaient des amoureux, pareils à des adolescents ; une façon de marcher un peu en apesanteur, de se tenir la main, comme un cordon ombilical, ou de s’accompagner, de devancer le geste de l’autre ou de lui poser la main sur l’épaule sans y penser. Les Chamoniards les regardaient avec bienveillance, se disaient : ils en ont de la chance ou ça fait du bien de voir des gens comme eux.
Le lendemain de leur arrivée, les gens qui les croisaient leur disaient déjà : « Je crois qu’on va avoir une belle journée », ou : « Comment ils vont aujourd’hui ? » Joseph appliquait d’instinct la vieille méthode de maître Meyer, Christine était plus physionomiste, ils répondaient à chacun, saluaient, souriaient, s’arrêtaient pour bavarder un moment, on connaissait leurs prénoms, savait d’où ils venaient, et on aurait pu croire qu’ils étaient du pays.
Un sacré beau pays.
– On est drôlement bien ici, hein ?
– Si on s’y installait ?
– Oh oui.
– Écoute, on va à Prague et après on revient ici et j’ouvre mon cabinet.
– Et moi, je donnerai des cours de théâtre.
La mère Moraz leur préparait de grands casse-croûtes, elle leur indiquait la direction mais ils se trompaient à chaque bifurcation et demandaient leur route aux paysans ou aux bergers qui faisaient paître vaches et moutons dans les prés. Ils se rendirent compte que ces hommes adoraient décrire leur montagne et en parlaient comme d’êtres vivants. Ils évoquaient leur caractère, leur duplicité ou leur générosité, Joseph était attiré par les sommets, il aurait aimé rencontrer Frison-Roche, il avait adoré Premier de cordée découvert en feuilleton quand il était perdu au fond du bled. Certains affirmaient qu’il était militaire, d’autres dans la Résistance. Ils sympathisèrent avec Jacquard, un guide de leur âge cousin de madame Moraz qui s’ennuyait à cultiver son arpent (lui, il rêvait de l’Himalaya).
Pour une somme ridicule, il les emmena dans les impénétrables gorges de la Diosaz jusqu’à ses cascades vertigineuses où ils se seraient perdus sans lui. Deux jours plus tard, ils partirent à l’aube vers le lac Blanc, Jacquard leur avait fourni les chaussures et les provisions, ils avaient la montagne pour eux seuls, c’était, paraît-il une chance unique. Quand ils se trouvèrent au bas de la Flégère, ils furent effarés, c’était monumental, à pic, beaucoup trop haut pour eux, jamais ils n’y arriveraient, ils mourraient avant. Jacquard leur conseilla la technique des cent pas qui marchait très bien avec les Anglais. « Vous baissez la tête, vous avancez sans réfléchir, vous comptez jusqu’à cent, vous vous retournez et vous décidez si vous continuez », ils repérèrent le point d’où ils étaient partis, les vaches ressemblaient à des fourmis, l’unité c’était cent pas, ils montèrent pendant quatre heures, arrêtèrent de compter, la pente était raide et caillouteuse ou herbeuse et molle, ils faillirent renoncer chacun leur tour, leurs cuisses pesaient une tonne, leurs mollets étaient durs comme du fer, leurs poumons brûlaient mais, au moment d’abandonner, ils trouvaient un peu de force pour repartir. Jacquard les attendait, leur recommandait de trouver leur rythme, d’arrêter de fumer à chaque pause, il leur donnait à boire gorgée par gorgée.
À midi, ils arrivèrent au lac Blanc, c’était bien plus qu’une récompense, jamais ils n’auraient pu imaginer une pareille féerie : à perte de vue face à eux, la mer de Glace et le mont Blanc, les Drus, les Grandes Jorasses et l’aiguille Verte, si près qu’ils auraient pu les toucher. C’était si merveilleux qu’ils voulaient rester encore, convaincus d’être arrivés au paradis.
Enfin, enfin, le monde était beau.
Il fallut que Jacquard insiste pour qu’ils redescendent. Ce fut beaucoup plus difficile qu’ils ne l’auraient cru.
– C’est que vous n’êtes pas bien équipés.
Jacquard avait un cousin qui leur vendit des chaussures de marche, de vrais godillots, et des après-ski insubmersibles en fourrure à un prix d’avant-guerre. On n’en ferait plus jamais des comme ça. Ils hésitèrent, ça ferait un gros sac de plus.
Sa main la cherchait dans le lit, Joseph ouvrit un œil. Christine n’était plus à côté de lui. Il tendit l’oreille, elle n’était pas dans la salle de bains. Il alluma la lampe de chevet, 6 heures à peine, les vêtements de Christine avaient disparu de la chaise en osier. Il se leva et découvrit l’enveloppe posée sur la table à son intention. Il n’eut pas besoin de l’ouvrir pour savoir ce qu’il y avait à l’intérieur. Il s’habilla rapidement et descendit. Elle finissait son café au lait dans la cuisine. Elle avait les traits tirés et son regard de côté des mauvais jours. Il remarqua une valise près de la porte. Il posa la lettre sur la toile cirée.