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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Si. Cela aussi, c’est le bonheur. Mais, là-bas, tout est encore plus beau et mieux mérité.

Ils étaient arrivés au cimetière. Un enclos de pieux encadrait quelques tombes dispersées. Le sable du chemin transparaissait à travers la mince couche de neige. Il y avait de la neige sur les petits toits de zinc qui protégeaient les croix. Des pigeons s’envolèrent à l’approche de Svétlana. Elle s’agenouilla et pria un moment, tandis que Volodia demeurait à l’écart et se demandait s’il avait le droit d’allumer une cigarette. Enfin, elle se releva et dit :

— N’est-ce pas qu’il est joli ce cimetière ? Si calme, si simple. On voudrait être enterré là.

— Taisez-vous, dit Volodia. Je ne peux plus vous entendre parler de la sorte. Il faut partir d’ici. Oublier ! Oublier ! Vous êtes si jeune, si jolie…

De petites vieilles les rejoignirent au cimetière. Des pèlerins aussi, vêtus de houppelandes, chaussés de bottes, et qui portaient une boîte à sel sur le ventre.

— Ils viennent révérer la femme du général, la muette, dit Svétlana.

Volodia voulut risquer une plaisanterie.

— Je comprends qu’on admire une femme qui ne parle pas, dit-il.

Mais Svétlana eut un regard sévère et répondit :

— Il ne faut pas rire de ces choses.

Et il n’eut plus envie de rire.

À la grille du couvent, ils retrouvèrent la nonne derrière sa table, et lui achetèrent deux croix de bois peint et des vues du pays.

Des traîneaux attendaient devant la porte.

— J’ai faim, dit Volodia. Et vous ?

— Moi aussi, dit-elle gaiement.

— Alors, à l’Ermitage, cocher, et vite, cria Volodia.

Il était heureux de s’être évadé de cet univers de croix, de cellules, d’icônes, d’encens, de prière et de mort. Le cocher fouetta ses bêtes. Le traîneau glissa en grinçant sur la route courbe qui descendait de la colline. Svétlana s’était retournée et regardait disparaître derrière la cime des arbres, les coupoles vertes et les croix dorées du couvent.

Tandis que le traîneau traversait les premiers faubourgs de Moscou, Volodia devenait perplexe. Il avait été bien léger en proposant à Svétlana de l’emmener déjeuner à l’Ermitage. Dans cette salle trop fameuse, il risquait de rencontrer des amis de Tania, peut-être Tania elle-même. Or, son aventure avec Svétlana devait demeurer secrète. Il imagina un instant la stupeur du ménage Danoff en le voyant pénétrer dans le restaurant avec la demoiselle de compagnie de Marie Ossipovna. Indignation. Regards glacés. Explications larmoyantes. Il avait horreur des scènes. À tout prix, il importait d’éviter celle-là. Brusquement, il lui semblait inconcevable que Svétlana n’eût marqué aucune appréhension de paraître avec lui dans un lieu public. Elle n’était plus une enfant. Elle pouvait prévoir l’interprétation que les étrangers donneraient de leur tête-à-tête. Fallait-il croire qu’elle ignorait le péril de cette fréquentation ou qu’elle acceptait de se compromettre par excès de tendresse ? Volodia se pencha vers elle.

— J’ai réfléchi, dit-il. Il vaut mieux éviter l’Ermitage. Là-bas, il y aura du monde, du bruit, nous pourrons à peine parler. Et j’aimerais bavarder longuement avec vous. Nous irons chez Basile. C’est moins élégant, mais plus discret. Et la cuisine y est excellente. D’accord ?

— Mais oui, dit-elle.

Il songea que, s’il lui avait offert de se passer de déjeuner, elle aurait acquiescé avec la même voix chantante et le même regard affectueux. « Voilà des femmes comme je les aime. Pas compliquées, satisfaites d’un rien, soumises enfin aux volontés de l’homme. »

— Vous êtes un ange, murmura-t-il.

Mais elle ne l’entendit pas. Inconsciemment, il se rappela Olga Varlamoff, sa peau de lait, sa tignasse rousse, ses répliques intelligentes, ses fausses pudeurs, son sourire moqueur. Lui en avait-elle donné des soucis, cette femme-là ! Sans l’insistance de Tania, il l’aurait peut-être épousée. À présent, Olga Varlamoff vivait à Goursouf, avec son mari. On racontait qu’elle attendait un enfant. Tant mieux. Volodia ne lui voulait pas de mal. Simplement, il était heureux d’avoir rompu avec elle. En vérité, il eût cédé dix Varlamoff pour une seule Svétlana. La preuve ? Quand donc auprès de la Varlamoff avait-il connu cet émoi de tout le cœur, de tout le corps, ce tremblement, ce manque d’air, ce vertige béat ? Il ne croyait pas se tromper : pour la première fois de sa vie, il était amoureux. « On souffre toujours quand on est amoureux. Et je n’aime pas souffrir. Bah ! On verra plus tard. » Frileusement, Volodia remonta son col de fourrure jusqu’à ses lèvres gelées et cria :

— Eh, cocher ! Changement d’itinéraire. Nous allons chez Basile. Tu connais ?

— Qui ne le connaît pas, barine ?

— Voilà un cocher sérieux, dit Volodia en se tournant vers la jeune fille.

Chez Basile, le maître d’hôtel, barbu et sautillant, conduisit les jeunes gens dans un cabinet particulier. Par une baie grillagée et décorée de feuilles de vigne en toile cirée verte, le local prenait jour sur la salle du restaurant. Volodia connaissait ce réduit pour y avoir amené quelques femmes de petite vertu. Il savait qu’un ressort manquait au divan, et que des épingles à cheveux traînaient toujours dans la vasque d’albâtre qui décorait la cheminée. Le maître d’hôtel, qui se souvenait de Volodia, lui souriait d’une manière significative. Volodia en fut gêné pour Svétlana. En présence de la jeune fille, ces réminiscences galantes lui devenaient pénibles. Il avait envie d’oublier tout ce qu’il avait entrepris de laid, de lâche, de commun, avant de la rencontrer.

Svétlana, cependant, ne paraissait nullement offensée par le caractère douteux de l’endroit. Incapable de concevoir le mal, elle s’amusait à inspecter la pièce et posait des questions naïves :

— Pourquoi a-t-on mis ce grillage ? Pourquoi y a-t-il des épingles à cheveux dans la vasque ?

Le maître d’hôtel se mordait les lèvres. Volodia était mécontent. Ayant tout examiné, tout admiré, depuis les girandoles jusqu’aux lithographies des murs, Svétlana consentit à s’approcher de la table. Mais, avant de s’asseoir, elle se signa et récita une courte prière à voix basse. Volodia se demanda s’il devait l’imiter. Le maître d’hôtel, stupéfait, avait reculé de deux pas. Enfin, Svétlana déplia sa serviette.

— Mais c’est trop, c’est beaucoup trop, murmura-t-elle, tandis que Volodia composait le menu.

Il fut enchanté de son étonnement devant les hors-d’œuvre, le turbot nappé d’une sauce odorante, le chapon doré et craquelé. Au dessert, qui était une glace à la framboise arrosée de jus de groseille, elle se pâma. Elle n’en pouvait plus. Le champagne lui montait à la tête. Elle regardait Volodia avec admiration et presque avec terreur. Elle répétait :

— Mais c’est une débauche ! Ce doit être mal, sûrement !

— Et pourquoi serait-ce mal ?

— Parce que cela fait trop plaisir.

Après le dessert, Volodia déplaça sa chaise et vint s’asseoir à côté de la jeune fille. Comme il approchait son pied du pied de Svétlana, elle devint songeuse.

— Mère Alexandrine ne mange que de la bouillie, dit-elle tout à coup.

Il se mit à rire :

— Est-ce une raison pour que nous l’imitions ? Il n’est que trois heures et demie, et nous avons tout l’après-midi, toute la soirée devant nous. Qu’allons-nous faire ?

Svétlana hocha la tête :

— Je ferai ce que vous voudrez.

Il lui prit les mains et la regarda gravement dans les yeux :

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