Black-Out. Demain il sera trop tard
- Автор: Elsberg Marc
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253098690
- Переводчик: Pierre Malherbet
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Black-Out. Demain il sera trop tard». Краткое содержание книги:
Les épaules haussées, les bras croisés sur la poitrine, le col roulé remonté jusqu’au menton, elle s’appuya à l’encadrement. Malgré le froid de son domicile, un léger voile de sueur recouvrait son visage blême. Elle avait les yeux rougis. « Je n’arriverai pas à me rendre à la distribution de vivres aujourd’hui. »
Bollard posa la main sur son front. Trop chaud. Ses pensées étaient entièrement occupées par les tâches qui l’attendaient à Europol. « Retourne au lit. Est-ce qu’on a des médicaments contre la grippe ?
— Oui. Je vais les prendre. On doit y aller tôt, sinon il n’y a plus rien.
— Où dois-je me rendre ? »
Bollard attacha son vélo à un panneau de signalisation. Il ne pourrait pas aller plus loin à bicyclette. Sur la petite place entourée de vieux bâtiments se pressaient des centaines de personnes. Parmi eux, il put remarquer quelques charrettes à cheval, escortées par de solides gaillards, armés de fourches et de bâtons. Au loin vrombissait le moteur d’un camion qui se rapprochait lentement. Un mouvement de foule s’amorça. De l’une des rues, de l’autre côté de la place, apparut une faible lueur, qui devint plus vive, puis un camion se fraya un chemin à travers la mer humaine. Immédiatement, quelques-uns de ceux qui attendaient escaladèrent les marchepieds et les pare-chocs. Bollard joua des coudes pour atteindre le centre de la place ; il n’était pas le seul. Entouré des autres, il ne pouvait ni avancer ni reculer et il dut se résoudre à se laisser porter par le flot. Ces gens juraient, pestaient, criaient. C’est ainsi qu’on devait se sentir lorsqu’on se retrouvait pris dans un courant marin contre lequel on ne pouvait lutter, songea-t-il. Malgré la résistance qu’il opposait, il fut porté vers le côté, et non en direction du camion, après lequel pendaient des grappes de gens, telles des abeilles sur un apiculteur.
Le chauffeur fit halte au milieu de la place et, durant une minute, rien ne se passa. Puis, enfin, le personnel parvint à ouvrir les portes bloquées par la marée humaine. Ils eurent besoin de plusieurs minutes, escortés par deux policiers, pour atteindre l’arrière de la remorque. Ils ouvrirent les deux battants, se hissèrent sur la plateforme, tandis que, à droite et à gauche, les policiers, à grandes volées de matraques, empêchaient les individus trop insistants de monter dans la semi-remorque.
Les gens se bousculaient, criaient, tendaient les mains. Bollard vit deux enfants se balancer au-dessus de la foule, sans doute un stratagème des parents pour attirer l’attention et clamer qu’ils avaient particulièrement besoin d’aide. Derrière, on en venait aux mains.
Stoïques, les responsables distribuaient les paquets à ceux qui avaient pu atteindre le bord de la remorque. Les piles s’accumulaient jusqu’à la bâche. Bollard était bien trop éloigné pour nourrir le moindre espoir de recevoir quoi que ce soit.
Les premières échauffourées éclatèrent. D’autres tiraient profit de la situation et passaient devant les bagarreurs. Décontenancé, Bollard se demanda comment Marie avait réussi, la veille, à obtenir des denrées alimentaires.
Les policiers, malgré les coups violents qu’ils distribuaient, étaient de plus en plus en peine de protéger le chargement. L’un d’eux cria quelque chose, puis sortit son arme de service et, comme ça n’avait aucun effet, tira en l’air.
La foule se figea un instant. Ceux qui distribuaient les paquets en profitèrent pour fermer les portes, donner un paquet à chacun des policiers, et sauter de la remorque. Escortés par les fonctionnaires qui avaient tous sorti leurs armes, ils embarquèrent dans la cabine.
En quelques secondes, le camion fut submergé de gens.
Bollard entendit le ronronnement du moteur et vit le poids lourd se frayer un chemin parmi la foule des déçus. Qui se mettait devant le véhicule devait s’attendre à être écrasé.
Malgré la foule bruyante, Bollard entendit le bruit d’un pavé faisant éclater le pare-brise. Le camion accéléra sans prêter attention aux gens. Bollard entendit des bruits désagréables, étouffés, le camion atteignit la rue, alla plus vite encore. Les passagers clandestins étaient forcés de lâcher prise et tombaient. Certains se relevaient, défigurés par la douleur de la chute, puis palpaient leurs corps, d’autres restaient à terre.
Manzano ignorait où avait lieu dans cette ville la distribution officielle de vivres et, de toutes les manières, il n’aurait osé s’y rendre. Il avait probablement été signalé. Après avoir fouillé de fond en comble la cuisine désespérément vide de l’hôpital, il rejoignit le hall d’accueil. Chemin faisant, il examina chaque pièce, à la recherche de vêtements. Il trouva des pansements, des bandes, du sparadrap, des lotions désinfectantes qu’il enfourna dans les poches de sa veste. Il prit également une paire de ciseaux et deux scalpels. Enfin, il trouva une buanderie, remplie de pantalons et de chemises blanches — que des habits déjà utilisés. Nulle part il ne trouva de machine à laver. L’hôpital devait sans doute faire appel à un prestataire extérieur. Il regagna le deuxième étage, où se trouvaient, à côté de la maternité, le service de gynécologie et le service de médecine interne. Il fouilla dans une armoire et mit la main sur deux pantalons, oubliés ou laissés là par quelqu’un. L’un était trop petit, l’autre suffisamment propre et à la taille idoine.
Manzano s’assit sur un lit, changea son pansement et se glissa dans le pantalon. Dorénavant, il pouvait au moins s’aventurer dans la rue en passant inaperçu. Mais où pouvait-il bien aller ?
« Piero ? »
Manzano sursauta. Pris de panique, il regarda autour de lui.
« Hello Piero. »
Dans l’ouverture de la porte se tenait Shannon.
« Que… que fais-tu ici ? balbutia-t-il.
— J’ai passé la nuit dans l’hôpital.
— Mais… comment es-tu arrivée là ?
— Je t’ai suivi depuis La Haye. J’ai une voiture rapide, comme tu sais.
— Mais…
— Je t’ai suivi jusque chez Talaefer. J’ai tout vu : quand ils t’ont emmené, ta tentative de fuite, ta blessure. Je t’ai perdu de vue hier soir, ici même, après que tu as faussé compagnie à ton gardien. Qu’est-ce que ça signifie ?
— Si seulement je savais… »
Il se rassit sur le lit.
« Es-tu seule ? se renseigna-t-il prudemment.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda-t-elle. Ton regard est si étrange.
— Qui t’a dit que j’irais là-bas en quittant La Haye ?
— Personne. J’ai vu que tu faisais tes bagages, j’ai fait la même chose et t’ai suivi. »
Assis, il la jaugeait, sentant battre sa blessure à la cuisse. Il ne pouvait se fier qu’à son intuition.
Puis il commença à lui expliquer.
La foule sur la place s’était dispersée. Il n’y avait plus que les charrettes à cheval des paysans, entourées de grappes de gens priant pour obtenir quelques patates, des betteraves, des carottes, des choux ou des pommes flétries. Les gardes devaient faire reculer les clients trop insistants à l’aide de leurs fourches ou de leurs fusils. Bollard sortit son porte-monnaie et en examina le contenu. Trente euros. Que pouvait-il acheter avec cette somme ?
Il devait essayer. Il se fraya un chemin, brandit ses billets en l’air, puis cria : « Ici ! Ici ! »
Du haut de sa charrette, le paysan ne fit même pas mine de le regarder. Bollard remarqua que les autres agitaient des sommes bien plus importantes. Il se demanda pourquoi la police ne faisait pas cesser ce commerce. Lui-même n’était pas dépositaire de la violence légitime dans un pays étranger, et il ne pouvait rien faire. Sans arme, personne ne pourrait rien entreprendre ; les hommes se contenteraient de rire à la vue d’une carte de police. Épuisé, il se laissa repousser sur le côté.