Black-Out. Demain il sera trop tard
- Автор: Elsberg Marc
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253098690
- Переводчик: Pierre Malherbet
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Black-Out. Demain il sera trop tard». Краткое содержание книги:
— Qu’est-ce qu’elle a ? s’enquit Manzano en s’asseyant sur le bord du lit.
— Nombreuses défaillances organiques. »
Il lui prit la main avec hésitation. C’était une main tendre, aux doigts fins et soignés. Elle était froide et engourdie. Manzano ne sentit aucune réaction lorsqu’il la prit, elle gisait dans la sienne, sans vie. À la manière d’un petit poisson mort, se dit-il, bien que la comparaison ne le satisfasse pas.
Le médecin prépara une seringue.
« Elle s’appelle Edda, elle a quatre-vingt-quatorze ans, murmura-t-elle. Il y a trois semaines, elle a eu un grave AVC, le troisième en deux ans. Son cerveau a été sévèrement touché. Elle n’a aucune chance de revenir à elle. Il y a une semaine, elle a eu un œdème pulmonaire, depuis avant-hier ses reins et d’autres organes sont hors de fonction. En temps normal, je lui donnerais encore vingt-quatre heures à vivre. Mais les appareils sont en panne. »
Elle avait aspiré le contenu de l’ampoule avec la seringue. Puis elle répéta la même procédure que dans la chambre d’à côté.
« Son époux est décédé depuis des années, ses enfants habitent en périphérie de Berlin et de Francfort. Avant le black-out, ils ont pu venir la voir une dernière fois. »
Manzano réalisa qu’il avait machinalement commencé à caresser la main de la vieille dame.
« Elle était professeur d’histoire et d’allemand, continua-t-elle. C’est ce que m’ont dit ses enfants. »
Manzano se représenta une Edda plus jeune, aux couleurs sépia, dans les mêmes teintes que les photos de ses propres grands-parents. Avait-elle des petits-enfants ? Il n’aperçut qu’à ce moment la petite photographie encadrée, posée sur le caisson roulant à côté du lit. Il dut se pencher un peu pour mieux la regarder. Il y avait un couple d’un certain âge, habillé comme pour les grandes occasions, entouré de neuf adultes et de cinq enfants d’âges différents ; on voyait bien que la photo avait manifestement été prise dans un studio, pour l’occasion. Son époux était alors encore vivant.
Le médecin en avait fini. « Ça va durer environ cinq minutes, dit-elle à voix basse. Nous allons voir les autres. Avez-vous besoin d’une lampe de poche ? »
Manzano répondit par la négative et les regarda quitter la pièce. Il continuait de tenir la main d’Edda dans l’obscurité, des larmes roulaient sur ses joues.
Il se mit à parler, ne supportant pas ce silence. En italien, c’était le plus simple pour lui. Il lui parla de son enfance et de son adolescence dans une petite ville à proximité de Milan, de ses parents, décédés dans un accident de voiture, à qui il n’avait pas même pu dire au revoir, bien qu’il ait encore tant à dire, à raconter. De ses femmes, de sa copine allemande également, Claire de Osnabrück, avec qui il n’avait plus de contact depuis longtemps. Il assura Edda que ses enfants et petits-enfants auraient voulu être à ses côtés, mais que les circonstances les en avaient empêchés, qu’il leur expliquerait qu’elle était partie avec douceur et sérénité dans un monde meilleur. Il parla et parla encore de sa vie. Il avait dû rester assis là longtemps, bien plus longtemps que les cinq minutes nécessaires dont avait parlé le médecin, jusqu’à ce qu’il sente qu’il n’y avait plus le moindre soupçon de vie dans la main qu’il tenait. Il la reposa avec précaution sur la couverture, et y joignit l’autre main. La mine d’Edda n’avait pas changé pendant tout ce temps. Il ignorait si elle avait pu entendre ne serait-ce qu’un mot de tout ce qu’il avait raconté, si elle avait ressenti qu’elle n’était pas seule pour ses dernières minutes. Dans l’obscurité, il ne voyait que le creux formé par sa bouche et les ombres de ses paupières.
Sa peau le tirait à l’endroit où avaient séché les larmes. Il se releva, prit ses béquilles, se retourna une dernière fois à la porte, puis quitta la pièce.
En face se tenait l’infirmier. Manzano se rappela qu’il ne s’était pas présenté, ni à elle ni à lui. Peut-être était-ce mieux d’ailleurs qu’ils demeurent inconnus, au vu de ce qui s’était passé.
Au cours de la demi-heure suivante, Manzano tint les mains de trois autres personnes, un accidenté de la route de trente-trois ans, un patient de soixante-dix-sept ans, victime de nombreux infarctus, une droguée de quarante-cinq ans qui, après trente ans de défonce, avait succombé à une overdose.
Aucun d’entre eux ne manifesta d’une quelconque façon qu’il ressentait la présence de Manzano, de l’infirmier ou du médecin. Seule la camée lâcha une sorte de souffle silencieux avant de mourir. Une fois que Manzano eut reposé sa main, il ressentit un vide infini en lui.
Lentement, l’Italien se remémora la raison de sa présence ici. Sa jambe le faisait souffrir, mais, en cet instant, il se réjouissait presque de ressentir quelque chose. De vivre. Il se leva, sans ses béquilles.
La doctoresse lui tendit la main. « Merci encore. »
Puis ce fut au tour de l’infirmier. D’un accord commun et muet, ils en restèrent à leur anonymat réciproque.
« Vous en aurez besoin », dit le médecin en lui donnant la lampe torche. Manzano la remercia et partit en boitant en direction de l’escalier.
Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait faire ensuite ni d’où aller. Peu de chance que Hartlandt vienne encore. Peut-être devait-il passer la nuit ici. À côté des ascenseurs, il y avait un panneau où figuraient les différents services et l’étage où ils se trouvaient. Après avoir parcouru la liste, il ne voyait qu’un endroit où se rendre. Il prit le chemin du deuxième étage, vers la maternité.
Le lobby de l’hôtel avait été transformé en camp de fortune par des désespérés. Il n’y avait même plus assez de place pour un enfant, encore moins pour Shannon. Tous les autres hôtels avaient suspendu leur activité, ainsi que la journaliste avait pu le constater au cours des heures passées. Shannon rêvait d’un bon lit. Les sièges de la voiture étaient trop inconfortables pour y dormir. En outre, dans la Porsche il aurait fait trop froid, une fois la nuit tombée. Le thermomètre extérieur affichait deux degrés au-dessus de zéro. Puis elle eut une idée.
Elle retourna à l’hôpital. Elle se gara dans le parking souterrain, grand ouvert depuis des jours. Il faisait nuit noire dans le bâtiment. Elle trouva une petite lampe de poche dans la trousse à outils du coffre. Elle mit son sac marin sur l’épaule et se dirigea vers l’accueil. Les couloirs étaient déserts, partout des draps, des lambeaux de tissu, du matériel médical. L’odeur était insoutenable. Le rayon lumineux de sa lampe glissa sur le plan à côté des ascenseurs. Deuxième étage, maternité. Les seuls lits dans lesquels elle se sentirait bien. Elle emprunta l’escalier à côté des ascenseurs.
« En silence, intima Hartlandt, afin qu’il ne soit pas alerté s’il se trouve encore dans les parages. »
Ils entrèrent dans l’hôpital en passant par la rampe d’accès du parking souterrain, un peu à l’écart et invisible depuis le bâtiment. Huit policiers et quatre chiens le suivaient, ainsi que Pohlen. Chemin faisant, ils exploraient le moindre recoin au moyen de leurs torches.
Hartlandt prit la direction de l’endroit où Manzano avait été opéré. Un bout du jean de Manzano, que le médecin avait découpé, dépassait de la poubelle pleine ; le policier le tendit aux chiens qui le reniflèrent fébrilement. Ils tendirent leurs cous, tournèrent la tête dans toutes les directions, mirent leurs truffes sur le sol, puis l’un d’entre eux alla vers la porte. Les autres le suivirent aussitôt, tirant les fonctionnaires au bout des laisses.
Recouvert de quatre couvertures, Manzano regardait dans le noir, par la fenêtre. Il ne pouvait dormir, tant les événements du cinquième étage l’avaient perturbé. En plus, les relents de matière fécale, de pourriture et de mort qui régnaient aux autres niveaux commençaient à se propager dans la maternité.