Black-Out. Demain il sera trop tard
- Автор: Elsberg Marc
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253098690
- Переводчик: Pierre Malherbet
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Black-Out. Demain il sera trop tard». Краткое содержание книги:
« Au secours ! »
Manzano ne savait pas combien de temps il avait passé à la fenêtre. La place devant l’hôpital était quasiment vide. La seule lumière venait de la lune presque pleine. Avait-il rêvé ?
« Au secours ! » La voix venait de loin, on l’entendait faiblement. Manzano, s’aidant de ses béquilles, s’aventura dans le couloir obscur. Il écouta. Peut-être n’était-ce que dans sa tête. Mais il entendit de nouveau quelque chose et aperçut plus loin un pâle rai de lumière sous une porte. En s’y rendant, il passa devant des portes ouvertes. Il en sortait des effluves atroces de moisissures et d’excréments. Tremblant, il entra dans la pièce et, après quelques pas, arriva à un lit. Il se pencha pour voir le visage sur l’oreiller. C’était celui d’une personne âgée ; l’Italien n’aurait pu dire s’il s’agissait d’une femme ou d’un homme, la peau très fine sur les os, les yeux clos, la bouche ouverte. La silhouette ne bougeait pas.
Où était le personnel soignant ? se demanda-t-il. Là, peut-être, où il y avait ce rai de lumière ?
À petits pas maladroits et prudents, il quitta la pièce et s’approcha aussi silencieusement que possible de celle d’où émanait la lumière.
Il entendit des voix. La porte n’était que poussée. Ses connaissances en allemand lui permirent de comprendre quelques bribes de la conversation.
« Nous ne pouvons pas faire ça, suppliait une voix masculine.
— Nous devons le faire », répondit une voix féminine.
Quelqu’un sanglotait.
« Je ne suis pas devenu infirmier pour faire ça, dit l’homme.
— Ni moi médecin, rétorqua la femme. Mais ils mourront dans les prochaines heures ou les prochains jours, même s’ils sont traités le mieux du monde. Aucun d’entre eux ne survivrait à un déplacement. Ni au froid et au manque de ravitaillement. Les laisser comme ça signifie les livrer à d’inutiles souffrances. Ils mourront de faim, de soif et de froid, lentement, dans leurs propres excréments. C’est ça que vous voulez ? »
L’homme se mit à pleurer.
« Sans compter que ni Nehrler ni Kubim ne peuvent être évacués sans ascenseurs. Personne ne peut transporter des patients de plus d’un quintal. »
Lentement, Manzano comprit ce dont il s’agissait. Tout son corps fut parcouru d’un frisson contre lequel il ne pouvait lutter.
« Ne croyez pas que ça me fait plaisir », continua le médecin. Manzano remarqua le tremblement de sa voix.
L’infirmier répondit dans un nouvel accès de sanglots.
« Aucun de ces patients n’est conscient », assura-t-elle. Ils ne s’en rendront pas compte.
Qui avait crié « au secours » ? se demanda l’Italien. N’avaient-ils rien entendu ? Il avait des sueurs froides.
« J’y vais maintenant », annonça le docteur d’une voix décidée.
Manzano se décolla prestement du mur pour se précipiter dans une autre pièce, face à celle d’où venaient les voix. Il n’osa pas fermer la porte, afin de ne pas éveiller les soupçons. Il s’aplatit contre le mur, derrière le montant, et, une seconde après, il entendit des pas dans le couloir.
Quelqu’un accourait.
« Attendez…, dit doucement l’infirmier.
— S’il vous plaît, répondit le médecin, laissez-moi…
— Vous ne pouvez faire ça toute seule, l’interrompit l’homme, d’une voix de nouveau ferme. Ces pauvres gens ont besoin de nous. »
Manzano entendit le crissement plaintif de leurs chaussures en caoutchouc lorsqu’ils entrèrent dans la pièce.
Prudemment, il regarda. Comme ils avaient tous deux des lampes de poche, il pouvait les voir s’approcher du lit des grabataires. La doctoresse, grande, mince, les cheveux aux épaules, posa sa lampe sur le lit, de telle manière que son faisceau éclaire le mur. L’infirmier, plus petit, à la silhouette très fine, s’assit sur le rebord du lit, prit la main fine de la patiente et commença à la caresser. Elle sortit une seringue, en planta l’aiguille dans la perfusion et injecta son contenu. L’infirmier continuait à caresser la main de la malade. Le médecin se pencha au-dessus d’elle et lui caressa le visage, longuement. Elle chuchota quelque chose que Manzano ne comprit pas. Il ne pouvait décrocher son regard. Il se tenait là, comme si le sang était figé dans ses veines, incapable du moindre mouvement.
Le médecin se redressa et remercia l’infirmier.
Il hocha la tête, sans une parole, sans lâcher la main de la morte.
Elle prit la lampe de poche, dont le rayon éclaira précisément le visage de Manzano.
Manzano eut un sursaut, il espéra n’avoir pas été vu. Puis il entendit un murmure et des pas dans sa direction.
Une lumière vive l’aveugla, il ferma les yeux.
« Qui êtes-vous ? La voix de l’infirmier s’enroua presque. Que faites-vous là ? »
Manzano entrouvrit les yeux, mit sa main sur son visage et balbutia : « The light, please.
— Vous parlez anglais ? demanda le médecin dans la même langue. Que faites-vous ici ? D’où venez-vous ?
— Italy », répondit-il. Ils n’avaient pas besoin de savoir qu’il comprenait un peu l’allemand ni qu’il avait écouté leur conversation.
Le médecin fixa l’Italien.
« Vous nous avez vus, pas vrai ? »
Manzano répondit à son regard, puis acquiesça.
« Je crois que vous avez fait ce qu’il fallait », dit-il en anglais.
Le médecin continuait à l’observer, il soutenait son regard.
Au bout de quelques secondes, elle rompit le silence. « Alors disparaissez, ou aidez ces gens. »
Manzano tituba. Était-ce vraiment de l’aide ? Il était bien conscient de ne pas pouvoir évaluer l’état médical de ces patients. Il devait laisser ce soin à l’expertise du docteur. Mais qu’en était-il de la responsabilité morale ? Il avait une opinion très claire concernant le suicide assisté. Jamais il ne souhaiterait qu’on lui inflige un prolongement artificiel de ses fonctions vitales s’il était inconscient. Même s’il était convaincu de la difficulté de prendre une telle décision, si lourde de conséquences. N’y avait-il pas dans ces corps sans vie quelque chose comme un « je » ? Et, le cas échéant, que voulait-il ? Vivre ? S’éteindre ? Ou ne voulait-il que laisser aux autres le soin de prendre une décision à sa place ? Mais n’était-ce pas suffisamment de conscience — il osait à peine prononcer le mot — pour n’être pas euthanasié ? Ses pensées se bousculaient dans sa tête avec d’autres. Cette fois, il ne s’agissait pas seulement du droit de mourir d’un point de vue théorique. Le médecin avait été clair. Disparaissez. Ou aidez ces gens. Habile femme. Elle ne l’y avait pas obligé : « Aidez-nous. » Non, grâce à un simple effet rhétorique, elle avait affirmé l’altruisme supposé de son acte. Manzano n’était donc plus seulement complice, mais bel et bien acteur, tout comme eux. Ce qui ne le satisfaisait pas. Il devait s’appuyer sur le mur pour ne pas tomber. Ce n’est qu’alors qu’il éprouva ce que l’infirmier, mais également le médecin, avaient dû ressentir. Il saisit les poignées de ses béquilles.
« Que dois-je faire ?
— Contentez-vous de nous suivre, répondit le médecin d’une voix douce. Vous pensez que vous en êtes capable ? »
Il acquiesça.
Elle se dirigea vers la silhouette derrière eux, seule dans un lit. Manzano ne la découvrait que maintenant, dans la lueur de la lampe. Il la suivit, en compagnie de l’infirmier. C’était un visage de femme, les joues tombantes, les yeux fermés. Manzano ne décela pas le moindre signe de vie.
« Tenez-lui la main, lui intima le médecin.