La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Pierre de Cressay, le cadet, est resté plus mince et plus pâle, mais ne soigne guère davantage sa mise. Sa vie est un mélange d’indifférence et de routine. Ni Jean ni Pierre ne s’est marié. Leur sœur veille au ménage, depuis la mort de leur mère, dame Eliabel ; ils ont ainsi quelqu’un pour assurer leur cuisine, réparer leur gros linge ; et contre Marie ils peuvent s’emporter à l’occasion, plus aisément qu’ils n’oseraient le faire envers une épouse. Si leurs chausses sont déchirées, il leur est toujours loisible de tenir Marie pour responsable de ce qu’ils n’ont pas trouvé femme à leur convenance, à cause du déshonneur par elle jeté sur la famille.
À cela près, ils vivent dans une aisance limitée grâce à la pension que le comte de Bouville fait régulièrement servir à la jeune femme sous le prétexte qu’elle fut nourrice royale, et grâce aussi aux cadeaux en nature que le banquier Tolomei continue d’envoyer à celui qu’il croit son petit-neveu. Le péché de Marie a donc pour les deux frères été de quelque avantage.
Pierre connaît à Montfort-l’Amaury une bourgeoise veuve qu’il va visiter de temps à autre, et ces jours-là, il fait toilette avec un air coupable. Jean préfère ne chasser qu’en ses labours, et se sent seigneur à peu de frais parce que quelques gamins, dans les hameaux voisins, ont déjà sa tournure. Mais ce qui est honneur pour un garçon de noblesse est déshonneur pour une fille noble ; cela se sait, il n’y a pas à y revenir.
Les voilà tous deux bien surpris, Jean et Pierre, de voir leur sœur atournée de sa robe de soie, et Jeannot trépignant, parce qu’on le débarbouille. Est-ce donc jour de fête, dont la mémoire leur a manqué ?
— Guccio est à Neauphle, dit Marie.
Et elle recule, parce que Jean serait bien capable de lui envoyer un soufflet.
Mais non, Jean se tait ; il regarde Marie. Et Pierre de même, les bras ballants. Ils n’ont pas la cervelle modelée pour l’imprévu. Guccio est revenu. La nouvelle est de taille et il leur faut quelques minutes pour s’en pénétrer. Quels problèmes cela va-t-il leur poser ?… Ils aimaient bien Guccio, ils sont forcés d’en convenir, lorsqu’il était compagnon de leurs chasses, qu’il leur apportait des faucons de Milan ; ils ne voyaient pas que le gaillard faisait l’amour à leur sœur, presque sous leur nez. Puis ils ont voulu le tuer quand dame Eliabel a découvert le péché au ventre de sa fille. Puis ils ont regretté leur violence après qu’ils eurent visité le banquier Tolomei en son hôtel de Paris, et compris, mais trop tard, qu’ils eussent mieux préservé leur honneur à laisser leur sœur s’éloigner mariée à un Lombard qu’à la garder mère d’un enfant sans père.
Ils n’ont guère longtemps à s’interroger car le sergent d’armes à la livrée du comte de Bouville, trottant un grand cheval bai et portant cotte de drap bleu dentelée autour des fesses, entre dans la cour du manoir qui se peuple aussitôt de visages ébaubis. Les paysans mettent le bonnet à la main ; des têtes d’enfants surgissent des portes entrebâillées ; les femmes s’essuient les mains à leur tablier.
Le sergent vient délivrer deux messages au sire Jean, l’un de Guccio, l’autre du comte de Bouville lui-même. Jean de Cressay a pris la mine importante et hautaine de l’homme qui reçoit une lettre ; il a froncé le sourcil, avancé les lèvres en lippe à travers sa barbe et ordonné d’une voix forte qu’on fasse boire et manger le messager, comme si celui-ci venait de fournir quinze lieues. Puis il se retire auprès de son frère, pour lire. Ils ne sont pas trop de deux ; il leur faut même appeler Marie qui sait mieux déchiffrer les signes d’écriture.
Et Marie se met à trembler, trembler, trembler.
— Nous n’y comprenons mie, messire. Notre sœur s’est soudain mise à trembler, comme si Satan en propre personne avait surgi devant elle, et elle a refusé tout net de même vous entrevoir. Aussitôt ensuite, elle fut secouée de gros sanglots.
Ils étaient bien embarrassés, les deux frères Cressay. Ils avaient fait brosser leurs bottes, et Pierre avait revêtu la cotte qu’il ne mettait d’ordinaire que pour aller visiter la veuve de Montfort. Dans la seconde pièce du comptoir de Neauphle, devant un Guccio qui leur opposait figure sombre et ne les avait même pas invités à s’asseoir, ils se tenaient plutôt penauds, et l’esprit partagé de sentiments contraires.
Au reçu des lettres, deux heures auparavant, ils avaient cru pouvoir négocier comme une bonne affaire le départ de leur sœur et la reconnaissance de son mariage. Mille livres comptant, voilà ce qu’ils demanderaient. Un Lombard pouvait bien débourser cela. Mais Marie avait mis en déroute leurs espérances par son étrange attitude et son obstination à ne pas revoir Guccio.
— Nous avons tâché à la raisonner, et bien contre notre avantage ; car si elle venait à nous quitter elle nous manquerait fort puisqu’elle tient tout notre ménage. Mais enfin, nous comprenons bien que si, après tant d’années, vous revenez la demander, c’est bien qu’elle est votre épouse véritable, quand même le mariage s’est-il fait en secret. Et puis le temps s’est écoulé…
C’était le barbu qui parlait et sa phrase s’embrouillait un peu. Le cadet se contentait d’approuver de la tête.
— Nous vous le disons tout franc, reprit Jean de Cressay, nous avons commis une faute en vous faisant refus de notre sœur. Mais cela n’est pas tant venu de nous que de notre mère… Dieu l’ait en garde !… qui s’était fort butée. Chevalier se doit de reconnaître ses torts, et si Marie notre sœur a passé outre notre consentement, nous portons une part de la coulpe. Tout cela devrait être effacé. Le temps est notre maître à tous. Or, maintenant, c’est elle qui vous refuse ; et pourtant je jure Dieu qu’elle n’a pas d’autre homme en tête, cela non ! Ainsi, je ne comprends plus. Elle a la cervelle faite de curieuse façon, notre sœur, n’est-il pas vrai, Pierre ?
Pierre de Cressay hocha le front.
Pour Guccio, c’était une belle revanche que d’avoir sous ses yeux, repentants et la langue entortillée, ces deux garçons qui jadis étaient arrivés, en pleine nuit, l’épieu en main, pour l’occire, et l’avaient obligé à fuir la France. À présent, ils ne souhaitaient rien tant que lui donner leur sœur ; pour un peu, ils l’auraient supplié de brusquer les choses, de venir à Cressay, d’imposer sa volonté et faire valoir ses droits d’époux.
Mais c’était mal connaître Guccio et son ombrageux orgueil. Des deux benêts, il faisait peu de cas. Marie seule avait de l’importance pour lui. Or Marie le repoussait alors qu’il était là, tout proche d’elle, et qu’il arrivait si consentant à oublier toutes les injures passées.
— Monseigneur de Bouville devait bien penser qu’elle agirait ainsi, dit le barbu, puisqu’il me mande dans sa lettre : « Si dame Marie, comme il est à croire, refuse de voir le seigneur Guccio… » Savez-vous quelle raison il avait d’écrire cela ?
— Non, je ne sais vraiment, répondit Guccio, mais il faut croire qu’elle en a dit bien long et bien fermement sur mon compte, à messire de Bouville, pour qu’il ait vu si clair !
— Et pourtant, elle n’a pas d’autre homme en tête, répéta le barbu.
La colère commençait d’envahir Guccio. Ses sourcils noirs se serraient sur la ride qui lui marquait le front. Cette fois, vraiment, tout lui donnait droit d’agir sans scrupules. Marie serait payée de sa cruauté par une cruauté pire.
— Et mon fils ? demanda-t-il.
— Il est là. Nous l’avons amené.
Dans la pièce voisine, l’enfant regardait le commis faire des comptes et s’amusait à caresser les barbes d’une plume d’oie. Jean de Cressay ouvrit la porte.
— Jeannot, approche, dit-il.