Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Mercurio, rasséréné après ce moment de grande tension, se pencha pour remonter son pantalon, et se laissa aller à un soupir de soulagement. Il porta les mains à son visage et ses yeux devinrent brillants. « Merci, Scarabello ! », s’exclama-t-il, montrant toute l’épouvante qu’il avait retenue, et une nouvelle fois il se jeta sur lui et l’étreignit. « Merci… merci…
— Arrête avec ça ! dit Scarabello en le repoussant.
— Excuse-moi, Scarabello, excuse-moi. Merci, merci, merci…
— D’accord. Arrête. Ces manières de femelle, ça me tape sur les nerfs. » Scarabello se tourna vers le marchand, qui était revenu avec une tunique. « Paolo, démonte la pierre et fais fondre l’or. Vite. Je reste dans les parages mais je reviendrai chercher la pierre. » Il pointa du doigt Benedetta. « Et toi, n’attire pas trop l’attention. » Il s’approcha si près qu’il aurait pu l’embrasser. « Ici, à Venise, les voleuses comme toi, on les condamne à être écartelées par quatre chevaux sur la piazza San Marco, et ce qu’il en reste, on le jette dans le canal. T’as compris ? Ils cherchent une vieille et une servante mignonne… »
Benedetta sourit, contente.
« … que l’orfèvre n’aura aucun mal à reconnaître.
— Merci, dit Benedetta.
— Tu as mal compris, fit Scarabello en se dirigeant vers la porte de sortie. J’ai dit une servante… trop conne. »
Mercurio rit.
Benedetta le foudroya du regard.
« Bravo, Mercurio », dit Scarabello en disparaissant.
Mercurio lui courut après. Il le rejoignit et lui demanda, à mi-voix : « Si je cherchais une certaine personne… tu pourrais m’aider, hein ?
— Ça dépend.
— Elle vient d’arriver, dit Mercurio en baissant encore plus le ton et en tournant le dos à Benedetta.
— C’est parce que ta… sœur ne doit pas être au courant ?
— Ben… c’est-à-dire…
— C’est une femme dont elle est jalouse, par hasard ? Méfie-toi de pas rendre les filles jalouses… elles peuvent faire des bêtises. »
Mercurio se raidit. Benedetta approchait. « Donnola, dit-il tout d’un trait. C’est un homme, il s’appelle Donnola.
— Donnola ? Scarabello le regarda. Mon garçon, tu as trop de secrets, à mon goût.
— Il s’appelle Donnola, vraiment.
— Je sais parfaitement qui est Donnola. Il ne vient sûrement pas d’arriver à Venise, répondit Scarabello. N’importe qui ici, à Rialto, le connaît. Il est facile comme tout à trouver. Il suffit d’aller au marché et il est là, en quête d’un poulet ou d’un travail à faire. Mais je croyais qu’il s’était enrôlé.
— Il est revenu.
— Donnola… » Scarabello s’en alla en hochant la tête. « Ah, mon garçon, un jour tu me donneras l’occasion de le regretter, je sens ça… »
Mercurio se tourna vers Benedetta. « Partons, lui dit-il.
— Qu’est-ce qu’il racontait sur Donnola ? demanda-t-elle comme elle le rejoignait.
— Qui ? Non, tu as mal compris », fit Mercurio en évitant son regard. Il ne savait pas pourquoi, avec Benedetta il était moins habile à mentir.
Aussitôt qu’ils eurent tourné dans une calle étroite, Benedetta le poussa contre le mur. « Comment tu as fait ?
— Quoi ? demanda Mercurio, feignant de ne pas comprendre.
— L’or. Le vrai. Où tu l’as mis ? J’étais sûre qu’ils allaient te tuer.
— Je n’avais pas le vrai, dit Mercurio en riant. Uniquement celui du théâtre.
— Je ne te crois pas.
— Vraiment. Quand ils m’ont fouillé, je ne l’avais pas.
— Allez, idiot ! lâcha Benedetta, agacée.
— C’est pourtant vrai. L’or, ce n’était pas moi qui l’avais… Mercurio joua du bout de son soulier dans la boue… c’était Scarabello.
— Quoi ?
— T’as remarqué que je l’ai serré dans mes bras avant de me laisser fouiller ?
— C’est pas possible…
Mercurio éclata de rire. Pourtant, si.
— Tu lui as mis dans la poche et après… Non ! C’est pour ça que tu l’as repris dans tes bras. Tu voulais le récupérer ! » Benedetta était admirative. « Et moi qui te prenais pour un con.
— Alors que, comme l’a dit Scarabello, la conne, c’est toi.
— Il a dit mignonne.
— Lave-toi les oreilles. »
Ils étaient arrivés sur le campiello[11] del Gambero et se donnaient des bourrades dans la foule, en riant. À ce moment précis, juste devant une boutique de tissus, Benedetta, qui faisait un tour sur elle-même pour ne pas tomber, reconnut la fille juive qui plaisait à Mercurio. Elle aussi les avait vus et faisait un pas vers eux, le bras levé. Le sourire de Benedetta se figea. Elle ressentit la même haine que quelques jours plus tôt.
Sans réfléchir elle jeta les bras autour du cou de Mercurio.
Et l’embrassa.
29
Giuditta, ce matin-là, était radieuse, heureuse comme il lui semblait ne l’avoir jamais été.
Son père l’avait chargée de choisir leur futur logement ; Donnola l’avait escortée dans Venise, lui montrant des lieux suggestifs et magiques, des habitations de rêve, avec des vitres plombées et colorées, des sols pavés de grenaille de marbre, des fresques aux plafonds, des tapisseries sur les murs, des portes historiées, des colonnes de marbre, des rideaux à rayures de couleur. Tout, dans cette ville, semblait plus beau qu’ailleurs.
Une seule chose détonnait.
Depuis quelques jours, Giuditta regardait les bonnets jaunes des Juifs qu’elle rencontrait. Certains si clairs qu’ils en paraissaient blancs, d’autres vifs comme des tournesols. D’autres d’un jaune intense comme le bec des canards. Elle préférait les plus foncés, ceux qui tendaient vers l’orange. Mais tous, sans exception, étaient grossiers, voyants. Une marque, comme le voulaient d’ailleurs les chrétiens. Elle le voyait bien quand elle se déshabillait, le soir, au moment de poser ses vêtements et le bonnet sur la chaise. Il y avait quelque chose de criard. De discordant.
« Tu les choisis comment, tes bonnets ? avait-elle demandé à Donnola, poursuivant son raisonnement.
— Suffit qu’ils ne coûtent pas trop cher.
— Je parle de la couleur, avait-elle expliqué. Si tu as un costume noir, comment va être ton bonnet ?
— Noir, que diable.
— Et si tu es habillé en rouge et violet ?
— Ben…
— Soit rouge…, avait suggéré Giuditta.
— Soit violet !
— Exactement, avait-elle répondu, satisfaite. Merci.
— J’ai rien compris », avait marmonné Donnola.
Giuditta savait en revanche parfaitement où la menaient ses pensées. Les gens du commun avaient la liberté de choisir leur bonnet en fonction de leurs vêtements. Ainsi vêtement et bonnet étaient assortis. À son avis, les gens comme elle, conditionnés par l’usage du bonnet jaune, devraient faire exactement le contraire : choisir leurs vêtements en fonction du bonnet. La solution était là, à portée de main. Simple, au fond. « Laisse tomber, avait-elle dit à Donnola. Des bêtises de femme.
— Ce qui veut dire une embrouille.
— Non, aucune embrouille. » Elle avait regardé autour d’elle. La vie ne lui avait jamais semblé aussi belle que ce matin-là. Elle avait dit à Donnola : « Emmène-moi dans une boutique de tissus.
— Par pure coïncidence, la meilleure est celle d’une de mes connaissances, avait répondu Donnola. Sur le campiello del Gambero.
11
Petite place. Pluriel : campielli.